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Amazonie quand tu nous tiens !

Une samba dans les oreilles, je me balance dans mon hamac tout vert. Nous sommes sur le point de quitter Manaus et, bien plus qu'un simple départ laissant dernière nous une escale enchanteresse, c'est le chemin de la sortie du Brésil que nous prenons désormais. Nous nous apprêtons à passer cette ligne mystique où les eaux noires du Rio Negro et les ocres du Solimoes ne se mélangent pas. Le Rio Negro, chargé d'humus des plaines forestières amazoniennes inondées, carresse ainsi le Solimoes venu du creux des roches andines pendant plusieurs kilomètres. Le Rio Negro, plus lent (2-3 kilomètres/heure), plus acide (ph=5,5) et plus chaud (28-30°C) a un débit bien plus faible que celui du Solimoes : plus rapide (4-8 kilomètres/heure), plus frais (20-22°C) et de ph neutre. La puissance des eaux denses et profondes du Solimoes - plus de cent mille mètres cube par seconde contre à peine trente mille pour le le Rio Negro - finit par absorber les eaux noires. C'est la naissance du divin Amazone. Voguant sur ses flots, notre bateau nous laissera dans une semaine aux portes du Pérou. Toutefois, lorsque nous nous quittions il y a deux semaines, la tête et un pied dépassant déjà d'un hamac chez Maria da Paixao et senhor Pedro au pied du désert des Lençois, il nous restait à réaliser le dernier tronçon routier de notre aventure brésilienne. Forts de notre expérience d'autostoppeurs engaillardis par quinze mille kilomètres de stop, nous avons, presque sans encombre, parcouru les mille kilomètres qui nous séparaient de Belem, avec un jour d'avance par rapport à notre prévision. Il y a bien eu une matinée inefficace. Nous avions pourtant passé la nuit à l’arrière d’un camion, dont le chauffeur nous avait offert le gîte sur des tonnes de planches en pvc poussiéreuses. Nous nous étions réveillés à 4h30 pour prendre d'assaut les premiers camions partant pour Belem. Malgré sept heures de chasse au trésor dans les allées de la station de Santa Inês avec un discours bien ficelé et chargé de sourires, aucun des cent caminheros abordés n'a bien voulu nous prendre. Il a donc fallu changer de stratégie et partir à l'attaque des petits automobilistes. Zé Doca, Nova Olinda, Santa Lucia do Parua, Presidente Médici. Nous avons brandi, petite ville après petite ville, notre pancarte et rattrapé le temps perdu grâce à la touche finale de Paulo et sa K2000, qui ont foncé sur les dernières centaines de kilomètres jusqu’à Belem.

Belem. Il nous fallait passer dans cette ville, non seulement pour son fameux marché « Ver-o-peso » (« voir le poids ») mais surtout pour quitter le bitume et rejoindre les eaux du majestueux Amazone. Seule condition à notre embarcation : trouver le hamac qui allait nous bercer pendant six jours. Nous passons des quartiers de bidonvilles où de joyeuses bandes s'entraident pour prendre l'eau insalubre d'un caniveau car l'eau courante y est coupée depuis trois jours. Puis, nous arrivons sur la grande place du marché. D'un côté, l'Amazone. De l'autre, des bâtiments coloniaux défraîchis, gardant la dignité d'un vieux colonel désarmé dont les galons brillent toujours sur sa veste délavée. A l'intérieur de ces colosses, des céréales, des graines, des épices et des plantes mécidicales par centaines, des casseroles, des hamacs. Pas facile de faire son choix au milieu de toutes les matières, les tailles, les « varandas ». Ces filets en crochet qui descendent des épaules des hamacs comme une belle chevelure, viennent parfaire la silhouette de ces tissus à fleurs, rayés, unis, roses, bleu marine, jaune soleil. Une fois le choix fait, nous faisons des provisions pour le bateau dans les allées de monticules de noix du brésil et d'ananas parfumés, de grappes de « pupunha » rouge carmin (fruit de palmier dont le goût une fois cuit rappelle celui de la châtaigne) et de mangues multicolores. Puis nous nous attablons à l'une des dizaines de gargottes collées les unes aux autres, sous les halles du marché. Une charmante mama aux formes généreuses nous sert des portions à son image de riz, de poissons frits et d'açaï. Attention, pas cet açaï complètement transformé et injecté de sucre que l'on trouve à tous les coins de rues du pays. Non, le « vino » d'açaï, le pur, le breuvage des pêcheurs. Celui qui vous fait faire la grimace au début mais dont vous ne vous lassez plus après. Ce vin épais et pourpre obtenu en broyant à froid la pulpe du fruit de « l'açaïzeiro ». Du haut de sa vingtaine de mètres, ce palmier exclusivement sud-américain, porte sur ses quelques palmes - entre 8 et 14 - de nombreuses folioles dégoulinantes de centaines de baies. Les graines représentant 90% du volume de ce tout petit fruit sont transformées en bijoux. La mince couche de pulpe restante est, quant à elle, utlisée par les indigènes depuis les temps précolombiens pour ses bienfaits contre les troubles digestifs et les maladies de peaux. On vend aujourd'hui ses propriétés antioxydantes, anticholestérol, énergisantes et fortifiantes. Le pompon, c'est que cette baie aux airs de myrtille et au goût de chocolat-fruits des bois serait même aphrodisiaque ! Repus, nous reprenons la direction du port.

Une demi-heure avant le départ du bateau, prévu à 17h, nous embarquons, chargés de fruits et de deux hamacs, un rouge et un vert. Nous avions le choix entre visiter un peu la ville ou, comme la majorité des deux cent cinquante passagers arrivés depuis l'aube, faire le guet devant deux emplacements stratégiques. Qu'est ce qu'un emplacement stratégique ? Il est propre à chaque bateau. Sur celui-ci, ce n'est pas au deuxième étage, dont le bar de l'avant crache du forro du matin au soir et les moteurs de l'arrière une fumée étouffante. C'est au premier étage, bien au milieu, loin des toilettes du fond qui prennent le nez et loin de Teresinha de l'autre côté, qui crée des files d'attente trois fois par jour lorsqu'elle se pose derrière son petit bureau pour vendre les tickets repas. Voici venue l'heure d'assumer notre tour en ville. Marco saute sur les deux seules places restantes. Nous serons donc au fond du deuxième étage, la tête dans le moteur et dans les pieds de nos voisins de devant ou de derrière. En effet, lorsque les deux allées sont remplies - d'une soixante de personnes environ - , les retardataires attaquent l'allée centrale. Et lorsque tout le monde s'est couché, tu ne peux en sortir qu'en rampant sous l'une des deux rangées qui te bordent. Mise à part cette aventure qui s'est, pour moi, répétée chaque nuit pour aller aux toilettes, les autres ont été magiques. Sur ce bateau, le temps s'est arrêté. Nous avons troqué les chaussures de rando pour des pieds nus, le pouce tendu pour un index qui tourne et tourne les pages de livres passionnants. Nous avons joué des dizaines de parties d’échecs. Nous avons chaque jour reçu une poignée de main rassurante du « commandantche ». Nous avons pris des douches à ciel ouvert sur le pont arrière du deuxième étage. Sous une eau parfaitement froide, nous avions parfois la chance et la joie de voir un dauphin nous faire de l’œil. Surtout à moi. La légende amazonienne dit que les « botos », les grands dauphins roses d’eau douce, aux traits préhistoriques, sont attirés par les femmes…

Labyrinthe de hamacs se balançant sur lAmazone

Nous avons papoté avec la rayonnante Gloria, 72 ans, souple dans son hamac rose, en triste route pour l'île de Paritins où elle vient de perdre sa sœur. Nous avons été la tia (tata) et le tio de l'inépuisable Gabriel, les partenaires de dégustation d'açaï de Mateus, Tomazio et Caterine. Nous ne sommes pas allés le chercher, c'est lui qui est venu sur notre bateau, à bord de barques commandées par de petites filles des bords du fleuve, maniant le moteur et l'amarrage au lasso, comme une petite française habillerait sa poupée. Elles ont émerveillé et régalé notre bateau d'açaï pur, de crevettes, de cœurs de palmier, de fromages salés. Puis elles ont détaché l'amarre, une jambe sur le gros bateau, l'autre dans leur petite barque, et sont reparties aussi vite qu'elles étaient arrivées. Les heures ont défilé paisiblement, comme les arbres, les maisons à fleur d'eau et les hérons blancs, saluant notre passage.

Et puis il a fallu redescendre sur terre. Manaus. Mon cœur bat. Cela fait quatre ans et demi que j'ai quitté cette ville grouillante qui poussent les portes de la jungle où j’avais travaillé six mois dans un écolodge. Tant d'années que je rêve d'y revenir pour regoûter le cupuaçu, le tucuma - ces fruits aux noms et goûts étranges et délicieux - pour replonger dans la mystique forêt amazonienne et faire un « abraço » à quelques amis au cœur aussi grand que la forêt. Comme Toinho. Après deux heures de route et une heure de pirogue, nous finissons par le trouver dans son nouveau « sitio ». Nous lui offrons un gros « matrinxã » de cinq kilos, l’un des poissons préférés des Amazoniens. Son « quintal », sa parcelle cultivée, caresse la jungle et surplombe le Rio Preto da Eva, mince affluent de l'Amazone. Il est désormais voisin de sa maman Dona Zuleite et de ses poules qui grattent le sol des orangers, des bananiers, des buritis et du bougainvillier. Toinho, un sourire ému, me confie qu'il ne pensait jamais me revoir ici. Nous fêtons les retrouvailles autour d'une pêche aux piranhas que nous apprenons à vider. Nous les dégustons le soir même avec de la farine de manioc baignant dans de succulents haricots noirs à la chicorée sauvage. Nous accrochons nos hamacs sous une petite paillote sur pilotis, construite par Antonio, au pied du fleuve. Il l'a baptisée la « Toca do Jaguar ». Ce soir, sous le toit de cette cabane, les gros chats, ce sont nous, affalés dans nos hamacs à admirer le coucher de soleil ardent puis la nuit pleine d'étoiles. Les jours se suivent au rythme de la Nature. Le matin, tôt, la marmite d'eau chauffe sur le feu pour le café. Puis, Everton, le fils aîné de Toinho, juge que c'est le bon moment pour relâcher Catarina, une jiboa capturée quelques jours auparavant alors qu'elle tentait elle-même de capturer leur chien. Cette sorte d'énorme boa n'est pas venimeux mais c'est un redoutable tueur lorsqu'il parvient à s'enrouler autour de vous pour vous briser le corps ou vous étouffer. Everton pousse le couvercle en bois d'un tonneau sans fond et s'empare des trente kilos et trois mètres de dangereux muscles. Pour l'adrénaline, j'imagine, il la laisse s'enrouler autour de sa jambe sans relâcher la moindre pression sur la tête de l'animal. Si ce dernier parvenait à planter ses crocs, sa force serait décuplée et il réussirait peut-être à faire peur au jeune guerrier, bien que son père couperait court à la scène d'un coup sec de machette. Le moteur de la barque d'une main, la tête du serpent de l'autre, Everton s'en va relâcher son animal de compagnie dans une forêt éloignée, alors que nous partons nous engouffrer dans la chaude et hostile « selva » (jungle). Toinho, le fusil sur l'épaule, espère attraper un « porco » sauvage ou un cutia, gros rongeur, ou même un jacu, cette sorte de pintade apparemment délicieuse grillée sur le feu. Si la chasse n'est pas fructueuse, il faudra partir pêcher. Pendant plusieurs années, il a entraîné les armées du monde à la survie dans cette jungle. Alors, pour notre plus grand plaisir, il la connaît par cœur. Nous remettons nos vies entre ses mains et faisons tout ce qu’il nous dit. Car la jungle n’est pas un terrain de jeu. Ici, pas le choix, il faut respecter les lois de Mère Nature. Nous imitons chacun de ses pas. Nous nous accroupissons sans dire un mot pour pouvoir apercevoir des singes, tout là-haut, se cachant à la cime d’arbres centenaires et de lianes géantes. A pas de loups, nous soulevons les branches qu’il soulève. Nous enlevons nos chaussures et marchons pieds nus dans ses pas, pour aller nous rafraîchir dans un cours d’eau aux reflets rouges. Paraît-il, qu’avant, vivait ici un crocodile. Dans la jungle, Toinho n’a peur de rien car il croit au pouvoir de la nature. Il en accepte les risques car elle n’est pas injuste et les animaux ne sont pas fourbes. S’ils attaquent, c’est pour se défendre ou se nourrir. Comme lui. Ainsi soit-il.

Ce midi-là, bredouille de la chasse, Toinho choisit son arc et ses flèches pour aller pêcher. Il se positionne à l'avant d'une minuscule barque en bois. Marco et moi nous mettons en tailleur à tour de rôle à l'arrière. Nous ne pouvons être que deux dans cette petite embarcation. Un poil plus de charge lui ferait prendre l'eau. D'une main, Toinho enfonce avec puissance et silence la pagaie en bois dans l'eau pour s'immiscer dans la forêt. La saison des pluies touchant à sa fin, le vase de l'Amazonie est rempli à ras bord. Les forêts sont inondées de quinze mètres d'eau obscure où se prélassent des poissons par millions, des iguanes, des serpents d'eau, des caïmans, des araignées sur ressorts, des botos. Les dauphins ondulent à la surface pour prendre leur respiration à la manière de petites baleines. Recroquevillé mais vif à l'avant de son bout de bois flottant, Toinho a désormais un regard animal et guette la moindre vibration de l'eau. Nous glissons sur ce voile noir sous lequel il est pour nous impossible d'apercevoir la moindre vie. Un singe se balance au-dessus de nous. En silence, nous baissons la tête pour éviter les lianes et essuyons les toiles d'araignées qui viennent se déposer sur nos visages chauffés par un couloir de soleil. Lui aussi parvient à se faufiler et fait briller de mille verts des arbres majestueux qui montent tout droit vers le ciel. C'est si beau. Soudain, Toinho sort la pagaie de l'eau et la coince délicatement dans la pliure de son ventre et de sa cuisse. Il prend une flèche, lève son arc, positionne la flèche, tend la corde puissante, fixe l'eau. Marco retient son souffle lorsque, quelques secondes plus tard, Toinho lâche la corde et laisse foncer la flèche à l'arrière de la tête d'un tucunaré victime de la précision talentueuse de ce prédateur au sang indien.
Il a eu le tucunare notre grand pêcheur à larc Toinho

Quelques heures plus tard autour du feu, nous sommes heureux de pouvoir donner quelques conseils à notre ami sur son projet. Il souhaite faire découvrir son paradis sauvage aux voyageurs en quête d'aventure et de survie. Nous nous quittons le cœur chaud. Obrigado Toinho et à la prochaine fois.

Nous repartons en direction de Manaus pour y déguster un matrinxã grillé sur le feu avec Bruno, le « patrão » de l’écolodge qui m'avait permis de vivre cette aventure extraordinaire. Si quelques rues de la ville colorée de Manaus restent désertes, d'autres places sont toujours bondées, comme le « mercado da banana » où les régimes de bananes, les pastèques, les ananas volent d'une paire de bras à une autre, avant de former un immense tapis multicolore. Juste à côté, un hangar de 3000 m habrite un impressionnant marché de légumes, de viande et de poisson. Une armée de poissonniers en blouses blanches tâchées de rouge traitent chaque jour des milliers de poissons. Sans même que leurs yeux regardent leurs mains, les couteaux courent sur des peaux lisses ou écailleuses. Ils vident des poissons de plusieurs kilos en quelques dizaines de secondes. Les Manauaras ne semblent plus prêter attention à cet art et repartent avec un jaraqui, un tambaqui ou un pacu sous le bras en direction des allées odorantes de légumes, de coriandre et autres herbes fraîches, réconfortant de leur odeur divine, le nez pris par les tripes de viande et entrailles de poisson. A la sortie du marché, de nombreux bateaux attendent la fin de leur chargement et l'accrochage des derniers hamacs multicolores pour partir dans les quatre coins de l'Amazonie. Certains ne voyageront qu'une nuit, jusqu'à une petite ville au cœur de la jungle. D'autres vogueront une semaine, jusqu'à toucher les frontières du Brésil. Le nôtre s'appelle Voyager III. Dans six jours, il nous laissera à Tabatinga. Pérou, nous voilà !

Sarah Herpin (50)

P.S : Je précise que cet article est l'occasion pour nous de remercier Toinho et de promouvoir sa "toca do jaguar" où il reçoit les voyageurs en quête de nature et d'aventure en plein milieu de la jungle. Antonio y a entraîné à la survie des soldats du monde entier plusieurs années. Il connaît sa jungle comme sa poche et l'aime surtout de tout son coeur.
www.tocadojaguar.wixsite.com/tocadojaguar
https://www.facebook.com/tocadojaguarjunglelodge/
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