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Marmanbek une rencontre "sur mesure"

Kirghizie1La chaleur d'une rencontre, la joie de l'échange au-delà des frontières, en plein coeur de Kirghizie. Un voyage auprès d'un garçonnet qui crée l'alchimie dans un minibus bondé.

Tout Baetovo devait attendre avec impatience l'arrivée du minibus à destination de Kazarman car nous embarquons encore plus de passagers que nous n'en débarquons.
D'après Ulrike qui a brièvement enlevé l'écharpe qui lui enveloppe la tête, nous sommes exactement cinquante à bord sans compter le chauffeur et son aide... ni les bagages.



Un lutin timide mais dégourdi.

Kirghizie2Un petit garçon d'une dizaine d'années s'installe en équilibre sur notre accoudoir. Coiffé d'une casquette à motif de camouflage, il meurt d'envie de nous parler, ne sait comment s'y prendre. Il ouvre la bouche, la referme, hésite, cherche du regard l'encouragement d'un adulte. Osera ? N'osera pas ? La curiosité est la plus forte. Il me fixe longuement avant de me saluer en russe. Il me tutoie d'emblée. Nous échangeons quelques gâteaux secs pour respecter les convenances avant de nous présenter. Marmanbek a deux grands frères, une grande soeur et deux frères ou sœurs plus jeunes.

Il lorgne sur mon guide de voyage au point de loucher. Je le lui prête mais dois lui commenter les photos car il ne lit que le cyrillique. Je lui décris les régions de Kirghizie que j'ai déjà visitées. Lui n'a jamais quitté sa vallée des Tien Chan. Grania et Irma, mes compagnes de voyage, interviennent également pour enrichir cet échange. Je traduis leurs impressions, aidée par tous les passagers qui écoutent notre conversation. Quand nous séchons, nous mimons autant que le permet l'entassement des passagers et rions beaucoup. Marmanbek rayonne quand nous lui vantons les beautés de son pays :

- Est-ce que c'est plus beau que la France ici ?
- C'est très différent. Dans mon pays, il y a beaucoup plus de villes que dans le tien. Mais nous n'avons pas d'aussi hautes montagnes, ni autant de chevaux ! Mais, tu sais, nous venons toutes de pays différents. Grania est anglaise et Irma allemande. C'est comme si nous venions de toute l'Europe car ton pays est célèbre partout chez nous.
- Comment ça célèbre ?
- Eh bien, on en parle à la télévision, on voit des photos dans les livres comme celui que je t'ai prêté. Nos journaux ont beaucoup parlé de vous pour la révolution des tulipes.

J'ai dû dessiner la fleur en l'absence du vocable botanique adéquat. Mais que de contorsions pour extraire mon carnet du petit sac incrusté dans mon abdomen ! Outre mes affaires, le sac de toile de Marmanbek est également empilé sur mes genoux. Il a besoin de ses mains pour se cramponner dans les virages et à chaque cahot.

- Il est vieux ton livre. Il y a la photo d'Akaïev dedans. Ce n'est plus lui notre président !

Une soif de connaissances.


Le livre mène sa propre vie, je le vois zigzaguer au-dessus de l'allée centrale. Marmanbek n'est pas le seul à avoir noté la présence d'Akaïev dans la préface.
D'autres dans le véhicule s'en étonnent à haute voix. La crainte d'une ingérence dans les affaires intérieures me retient de demander ce qu'ils pensent de son éviction. La voix flûtée de Marmanbek me rappelle à la réalité :
- Natacha, est-ce que tu nous trouves pauvres ?
Joker ! Pour gagner du temps et me donner une contenance, je traduis la question à Grania et Irma, quêtant leur soutien. Elles semblent aussi gênées que moi.
La réponse nous parvient de l'avant du minibus.
Alex répond avec tact :
- Nos pays sont très différents et la comparaison est difficile. Pour beaucoup de choses, on peut dire que oui, le Kirghizistan est plus pauvre que l'Europe. Mais sache qu'il existe des pays plus pauvres que le tien.

Marmanbek est tellement satisfait de la réponse qu'il en oublie de demander lesquels.
En revanche, il désigne du doigt le guide de voyage de Grania qui couvre l'Asie centrale.
À tour de rôle, depuis leurs sièges, Pierre, Grania, Irma, Charles et Alex lui racontent les splendeurs de Boukhara et Samarcande, les déserts kazakhes, le mythe de la route de la Soie, le marché aux chevaux de Kachgar ainsi que la traversée du Pamir tadjik par nos deux courageux Britanniques. Je traduis dans le brouhaha du minibus bondé où chacun commente nos interventions. Les rires fusent lorsque les versions s'avèrent discordantes.

Marmanbek parvient à s'imposer dans le chahut. Il a honte des ivrognes à l'arrière du minibus et les fait taire lorsqu'ils tentent de s'immiscer dans la conversation. Le gamin veut tout savoir.

Des bouteilles de vodka pour tout bagage.

Mais bientôt, le minibus s'arrête au milieu de nulle part, à flanc de montagne. Le moteur fume. Les seaux et bassines émergent de leur cachette sous les sièges. Une chaîne humaine se forme jusqu'à la rivière en contrebas.
En attendant de repartir, j'attire Marmanbek à l'écart et lui offre un polaroïd.

Pour le remercier d'avoir osé m'adresser la parole. Pour le récompenser d'avoir eu le courage de sa curiosité. Je prends un cliché argentique pour moi, en souvenir. Fier comme un paon, il court vers les autres, montre son portrait à tous. Beaucoup sont jaloux et me le font savoir. La chaleur aidant, les ivrognes sont assez revendicatifs. Tant pis pour eux. De toute façon, je n'ai pas assez de polaroïds pour satisfaire tout le monde. Je prends des photos de ceux qui veulent absolument poser pour moi avec mon appareil normal.
Un coup de klaxon annonce l'imminence du départ. Nous regagnons nos places.

Marmanbek ne cesse de tripoter sa photo, la glisse dans la poche de son pantalon, la ressort.
"Natacha, regarde, elle rentre exactement dans ma poche" ! Sur mesure, à l'image de notre rencontre !
Nous le déposons un peu plus loin en haut d'une côte, à un carrefour avec un chemin de terre. Pas d'habitation en vue. Un rapace plane, solitaire, au-dessus de ce haut plateau désert, aride, sauvage. Aucun comité de bienvenue pour accueillir ce petit prince.
- Tu habites loin ?
- Par là !

Geste vague en direction de l'horizon barré de pics enneigés. Il récupère son sac de toile posé sur mes affaires, le porte en bandoulière. Éclats de verre qui s'entrechoque. Irma et moi nous regardons, interloquées. Marmanbek transporte des bouteilles de vodka pour tout bagage. Il descend, sort le polaroïd de sa poche, le contemple avant de s'engager dans le chemin de terre. Après quelques pas, il se retourne, embrasse le cliché et l'agite au-dessus de sa tête en guise d'au revoir. Grania fond en larmes. Je manque l'imiter.

Texte et photos Nathalie Ollier (75)

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