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mardi, 20 août 2013 11:15

André Brugiroux

Une vie de nomade

Nommé en 2007, le « plus grand voyageur existant sur Terre », André Brugiroux a parcouru 400 000 km en stop à travers 135 pays de 1955 à 1973. A 75 ans, cet aventurier dans l'âme, a réalisé le rêve qu'il convoitait : traverser les 251 entités que l'on peut dénombrer à ce jour sur notre planète.
Invité du prochain festival des Globe-trotters fin septembre,
il nous livre sa vision du voyage : « une fabuleuse école de vie mais un apprentissage ô combien difficile. »



Qu'est ce qui a présidé à votre engouement pour le voyage ?

Rien ne me prédestinait à tous ces voyages. Mon père, un paysan auvergnat, reconverti dans les chemins de fer sous l'occupation allemande pour nourrir sa famille, a quitté l'école à dix ans, en sachant à peine lire et écrire : Son horizon s'arrêtait au bout de son jardin. Moi, je nourrissais d'autres aspirations. J'avais une curiosité pour le monde mais il faut dire qu'à l'époque, on ne parlait pas du tout de voyage. En 1955, prendre l'avion était l'apanage des gens fortunés. Tout s'est enchainé malgré moi. Lorsque je me suis résolu à quitter le foyer familial à l'âge de dix-sept ans, j'ambitionnais de me former aux langues étrangères. J'étais prêt à traverser la manche à la nage pour apprendre l'anglais ! Jupiter ascendant vierge, j'ai toujours eu la chance avec moi. Elève de troisième année à l'École hôtelière de Paris, j'ai profité d'un stage avec l'Ecosse. Une opportunité exceptionnelle pour l'époque. A compter de ce moment, j'ai commencé à voyager : l'Irlande, l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne ou encore le Congo, où j'ai effectué mon service militaire en 1958. Je débarquais dans chaque pays sans en connaître la langue et sans un sou en poche : trouver du travail rapidement était vital : mon aventure se résumait à marche ou crève ! J'ai voulu entrer en Russie, le « pays des travailleurs » mais à ma grande stupéfaction, elle ne voulait pas de bras supplémentaires. Les Etats-Unis, aussi, m'ont recalé à cause d'une petite tâche au poumon. J'ai alors débarqué au Canada sans aucun papier. A Toronto, j'ai trouvé un emploi à l'hôtel Sheraton au bout de deux jours. Contre toute attente, alors même que je n'avais pas le bac, ma maîtrise des langues m'a permis de décrocher un poste de traducteur au sein de l'Insurance Company of America, la plus importante compagnie d'assurance du monde. Contrairement en France, mettre de l'argent de côté là-bas était possible. Après deux ans de labeur, j'ai enfin pu réaliser mon rêve de voyage. De 1967 à 1973, j'ai entrepris mon premier tour du monde en stop. J'avais trente ans. Nourrir des rêves ne suffit pas, il m'a fallu faire preuve d'une grande détermination.

• Quelle est votre conception du voyage ? Quel type de voyageur êtes-vous ?

J'estime que le voyageur doit être indépendant. Durant les six années qu'a duré ce premier tour du monde, je puisais dans mes économies au compte-goutte soit un dollar par jour. Grâce au stop, le transport ne me coûtait rien. Traverser les océans gratuitement était plus compliqué en revanche. Je dormais chez l'autochtone ou à la belle étoile. Ce dollar me servait à manger et payer les visas. Cette technique me permettait surtout d'être au contact des populations locales. En séjournant à l'hôtel, vous avez le confort mais vous n'avez pas ce lien avec les gens du pays. Elle me convient tellement que je l'ai conservé jusqu'à aujourd'hui. Pour vous donner un ordre d'idée, à l'époque, à Toronto, ce dollar permettait de s'acheter deux bières et un paquet de cigarettes. Pour ma part, je ne bois pas et je ne fume pas. Cet argent, je préférais l'investir dans le voyage. Au départ, partir à la découverte du monde seul, m'inquiétait un peu. Je me suis donc associé à deux canadiens. Ils avaient un taxi londonien ; il en existait trois dans toute l'Amérique du Nord. Pour gagner l'Amérique Centrale et l'Amérique latine, il fallait obtenir un carnet A.T.A, à savoir un passeport pour la voiture, dont ils ne s'étaient pas dotés. Fort heureusement, j'avais glané des renseignements auprès de l'Automobile Club. Le sésame en poche, nous avons pu prendre la route. Après un bout de chemin chaotique à leur côté, j'ai retrouvé ma liberté. A cinq heures du matin, ils m'ont débarqué brutalement à Buenos Aires en pleine nuit, avec toutes mes affaires. J'étais heureux !

• Quelles sont vos meilleures anecdotes de voyage ?

Je dois ma conception du voyage aux rencontres. A l'époque où je faisais la route avec les deux canadiens, je suis tombé sur un aventurier Texan à Panama. Il avait vraiment l'allure d'un baroudeur, la barbe, la chemise à carreaux, les gros bras, tandis que moi, on me prend pour le libraire quand je fais un salon du livre ! Son truc pour voyager, c'était le stop. J'étais impressionné par cet homme : quel héros ! Ce fut une véritable révélation. Dans la foulée, une femme qui travaillait pour l'Armée américaine m'a permis de découvrir la Terre de feu, une île triangulaire, divisée entre l'Argentine et le Chili. Entre deux avions-stop, j'ai débarqué à Ushuaïa, la ville la plus australe du monde. En 1967, on atterrissait sur une petite piste militaire terreuse. Elle se résumait alors à quelques cabanes en bois et à des rues boueuses ; aujourd'hui, tout est construit en dur avec aéroport, boutiques et hôtels de luxe. Grâce à un amiral connu sur place, j'ai poursuivi mon périple en bateau-stop, jusqu'à Punta Arenas, une ville portuaire du Chili, située dans le détroit de Magellan. Sur le bateau, j'ai retrouvé un couple de voyageurs, un mexicain et une américaine, avec lesquels je me suis entendu comme des larrons en foire. Ensemble, nous avons exploré les glaciers de Patagonie en plein hiver. Au terme de ce voyage, j'ai réalisé que j'avais dépensé trente dollars en trente jours. Ce fut un nouveau déclic ! J'avais économisé 4000 dollars au Canada. A raison d'un dollar par jour, le monde entier s'offrait à moi. C'est à compter de ce moment-là, début 1968, que mon voyage en stop a vraiment commencé. C'est une expérience fabuleuse et une source inépuisable de rencontre ; un défi aussi, parce qu'on ne sait jamais quand on part ni où l'on arrive. A Ceylan, j'ai été pris en stop par deux étranges compères, un bouddhiste et un musulman ; leur alibi en somme. L'un d'eux m'a dit : « French man, ça t'intéresse de te frotter au trafic des pierres précieuses ? » On a alors marché durant des kilomètres pour se retrouver dans un campement où ils s'adonnaient à cette activité aussi illicite que lucrative. Les deux complices chargeaient les pierres jusqu'à la ville de Colombo, au Sri Lanka, pour être expédiées à Hong-Kong. Ce n'est pas en voyage organisé que vous pouvez vivre cela !

• Pourquoi êtes-vous rentré en France en 1973 ?

Il me restait deux cents dollars en poche, soient deux cents jours de voyage, lorsque j'ai du me résoudre à rentrer pour cause de dysenterie. Je l'ai attrapé en 1971 au Pakistan et malgré tout, j'ai résisté encore deux ans. Les dernières années, je ne tenais plus debout. J'ai perdu douze kilos d'un coup. Je pouvais faire le tour de ma taille avec mes doigts ! J'étais si affaibli que je pensais que la fin du voyage, au sens littéral du terme, avait sonné pour moi. Encore aujourd'hui, j'en garde des séquelles ; disons que j'ai un carburateur mal réglé depuis. De nos jours, il existe des médicaments comme l'Ercéfuryl pour traiter ce genre de mal.

• Après toutes ces années passées à parcourir le globe, à quoi associez-vous votre inlassable soif de voyage?

Mes premiers souvenirs remontent à la Seconde Guerre mondiale : les allemands, les bombardements et les tickets de rationnement, c'était cela mon quotidien. On est tous marqué par notre enfance, c'est notre « sac à dos intérieur ». Au bout du compte, je n'ai pas entrepris un tour du monde, tel qu'on l'entreprend aujourd'hui, mais un « tour des hommes ». Ce qui m'anime au plus profond de mon être, ce n'est pas l'aventure mais la rencontre. C'est ce qui m'a conduit à m'immerger dans différentes cultures. A une époque, j'ai vécu dans une communauté de hippies à San Francisco. Je garde en mémoire une formule de l'un d'entre eux : « Eh man, moi je ne peux pas me perdre parce que je ne sais pas où je vais. » J'ai aussi partagé le quotidien des Bonzes à Bangkok pour découvrir le bouddhisme, dans des écoles en Inde pour m'initier au yoga, dans un kibboutz en Israël ou chez les coupeurs de tête à Bornéo. En Afrique, j'ai séjourné chez le Docteur Albert Schweitzer, prix Nobel de la paix en 1952.
Mon objectif, tenter de comprendre les points communs et les différences de chacun, avec en tête une question existentielle : La paix est-elle possible ? Cette quête sous-jacente et inconsciente m'a guidé tout au long de ma vie. Elle constitue ma véritable motivation. Force est de constater qu'aujourd'hui, on n'en prend pas le chemin. Pour autant, je suis convaincu que la paix est non seulement possible mais elle est inévitable. Il n'est pas dans notre intérêt de sortir les armes à tout bout de champ ou de nous exploiter, mais de partager et de dialoguer. Ce qui est important, c'est de savoir comment aboutir à la paix. J'ai trouvé ma réponse à cette question en Alaska à travers les écrits Baha'i : ils nous inculquent que La Terre n'est qu'un seul pays, nom éponyme d'un de mes ouvrages. Sans philosopher, ce qui est nouveau dans l'histoire des Hommes, c'est qu'il n'y a plus de distance. Pour obtenir la justice sociale et la paix, il est impératif d'établir l'unité du genre humain. A ne pas confondre avec l' « uniformité » que je considère comme néfaste. Pour moi, l'unité consiste à coordonner les différences pour parvenir à l'harmonie : c'est « l'unité dans la diversité ». Ces écrits fournissent à mes yeux des pistes censées pour y parvenir. Cette découverte majeure a donné un sens à mes voyages.

• Quel est votre rapport à la religion ?

Depuis la nuit des temps, la religion est source de conflit. Les Hommes ne trouvent pas les lois spirituelles par eux-mêmes, elles leurs sont expliquées par les prophètes de Dieu et les messagers divins. Pour l'individu et la société, la religion n'est qu'un code de bonne conduite. Les principes Baha'i admettent le message de base de toutes les religions ; en revanche, ils n'adhèrent pas aux dogmes imposés par les Hommes. Je prends l'exemple du baptême. Ces écrits expliquent que ce dernier existe mais qu'il n'a de sens que lorsque qu'un individu désire de sa propre volonté s'éveiller à l'eau de la vie et aux feux de l'amour. Il doit résulter d'un choix conscient. Cela fait sens à mes yeux.
Pour connaître un pays, tous les aspects comptent : sa géographie, son histoire, la langue, la culture, même la nourriture. C'est dans cette optique que j'en suis venu à m'intéresser aux religions, ne serait-ce que pour essayer de comprendre comment les hommes fonctionnent. Il est une chose essentielle que mes voyages m'ont apprise : nous sommes tous semblables. « Aimer-vous les uns les autres » est le fil conducteur qui préside à tous ces cultes. Il ne suffit pas de l'énoncer, il faut aussi l'appliquer. Les textes Baha'i fournissent à mon sens une méthode pour mieux appréhender la vie. De mon point de vue, ils répondent à un certain nombre de questions existentielles. A chacun ses convictions !

• De par votre expérience, voyage-t-on aujourd'hui de la même façon qu'il y a vingt-cinq ans ?

A l'époque, je ne bénéficiais pas de toute cette technologie qui profite aux voyageurs aujourd'hui : téléphone et ordinateur portables ou le skype qui vous permet de rester en contact avec vos proches où que vous soyez dans le monde. Les guides de voyage, tel celui du Routard, fournissent quantité d'information. Désormais, grâce au couchsurfing, plus besoin de dormir à la belle étoile ; été comme hiver, vous connaissez votre point de chute avant même votre départ. Moi, quand j'arrivais dans une ville, je ne connaissais personne ; il fallait que je me débrouille ! On me nargue souvent lorsque je déclare que j'ai fait le dernier tour du monde. Ce n'est pas de la prétention de ma part. Ce que je veux faire comprendre par là, c'est que j'ai accompli le tour d'un monde qui n'existe plus. Les conditions de voyage ont évolué. Le paysage s'est modifié. La pollution fait beaucoup de ravages. Aujourd'hui, tout se paie. Suite au développement de l'industrie touristique, l'état d'esprit a totalement changé.

• Quels sont vos prochains projets de voyage ?

A 75 ans, ma curiosité d'esprit est intacte comme à l'âge de 17 ans. Prochainement, je retourne en Californie, à la découverte de la vallée de la Mort, située à l'est de la Sierra Nevada. Avec plus de 13 600 kilomètres carrés, c'est l'un des plus grands parcs nationaux américains. A mon âge, c'est le bon moment pour explorer ce coin du monde. C'est à cet endroit que l'on a enregistré, à ce jour, le record de chaleur sur Terre avec 57,5 degrés Celsius. Il y a deux ou trois ans, je me suis rendu dans le village d'Oïmiakon en Sibérie, le plus froid au monde avec des températures recensées jusqu'à moins 62,5 degrés Celsius. Pour l'anecdote, les russes racontent : « qu'il y faisait tellement froid que les mots se figeaient dans l'air et qu'il fallait patienter jusqu'au printemps pour les écouter ! »

Propos recueillis par Krystel Le Naour
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