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mardi, 03 septembre 2013 03:14

Michel Bizet Spécial

"Du film souvenir au documentaire"

Pour Michel Bizet, le voyage est à l'image de cette formule de Paul Eluard : « Dans la vie, il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous. »
Cinéaste autodidacte, il a réalisé une quarantaine de documentaires de découverte et de voyage qu'il projette bénévolement dans des salles de cinéma ou des maisons de la culture « pour le plaisir et pour l'échange ». Son dernier film, Sikkim et Bhoutan, sera à l'affiche du prochain festival des Globe-trotters le 28 septembre.


• Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, pouvez-vous vous présenter ?

Originaire de Montluçon dans l'Allier, je suis monté à Paris en 1968 pour entreprendre des études de prises de vue à l'"IDHEC" (Institut Des Hautes Etudes Cinématographiques) , une école de cinéma qui n'existe plus aujourd'hui. La FEMIS lui a succédé. En 1971, je suis entré à l'Office de Radiodiffusion-télévision française (ORTF) comme technicien vidéo. Dès 1975, j'ai intégré la société française de production (SFP) aux studios des Buttes-Chaumont en qualité d'assistant son puis ingénieur du son. En 1999, un plan social m'a contraint à stopper ma carrière. De l'âge de 53 ans jusqu'à mes 57 ans, j'ai bénéficié d'un plan social, à la fois extraordinaire et scandaleux, qui consistait à payer les gens pour rester chez eux.
Moi, j'étais entré à la télévision non pas pour l'argent mais par passion. Dans mon travail, ce sont surtout les rencontres qui me nourrissaient. J'ai notamment eu l'opportunité de travailler pour Le Grand échiquier, aux côtés de Jacques Chancel, « la crème des hommes ! » Une expérience formidable et une véritable école de prise de son !
Trois heures et demies de direct intégral, de 20h30 à minuit, mettant à l'honneur des invités de prestige et des orchestres de variété, de jazz ou de classique. Passer de l'un à l'autre nécessitait une grande dextérité. J'ai également eu la chance de collaborer pendant une dizaine d'années, avec Jean-Christophe Averty, un homme de radio et de télévision , « un peu caractériel mais dans le bon sens du terme car c'était un créateur exigeant ». Grâce à lui, j'ai pu côtoyer Léo Ferré, « un artiste qui m'a beaucoup impressionné, une véritable découverte ! » Je garde aussi un souvenir mémorable de Michel Serrault, rencontré à l'occasion d'un tournage de six mois. Plus que des rencontres professionnelles, elles représentaient à mes yeux des expériences de vie. Suite à cette retraite forcée, j'ai décidé d'allier mes compétences en prises de vue et ma pratique de la prise de son pour réaliser des documentaires. Une quarantaine à ce jour, à raison de deux ou trois voyages par an.

• Qu'est-ce qui a présidé à votre engouement pour le voyage et votre besoin de le partager ?

Je garde un souvenir très précis du moment où je me suis découvert une vocation pour le voyage. C'était en juillet 1990. Mon fils de dix ans se passionnait pour l'Egypte. Pour satisfaire sa curiosité, ma femme et moi avons opté pour une croisière sur le Nil, du Caire jusqu'à Assouan. Pour la première fois de ma vie, je posais les pieds hors de France et je pouvais me confronter à une culture différente et à une autre façon de vivre. Six mois plus tard, nous avons traversé les parcs nationaux américains en voiture, depuis Orlando jusqu'au Cap Canaveral. Toujours sous l'impulsion de mon fils, nous nous sommes lancés à la conquête du Stromboli, une île volcanique d'Italie, située dans le bassin tyrrhénien de la mer Méditerranée. Les volcans actifs sont depuis un centre d'intérêt commun. La traversée du détroit de la Sonde, en indonésien Selat Sunda, un détroit séparant les îles indonésiennes de Java et de Sumatra, et en particulier l'ascension du Krakatoa, un volcan de type explosif, alors en éruption, sont des moments à jamais gravés dans ma mémoire. Dans de telles circonstances, il se passe une chose difficilement explicable, à savoir que l'on a quasiment plus de notion du danger. On me fait du reste parfois ce reproche : « lorsque je suis derrière ma caméra, je peux m'approcher au plus près d'un événement, même s'il est dangereux. » Nous avons ensuite parcouru le Tibet à pied. C'est à cette occasion que je me suis découvert une passion pour le bouddhisme. Dans la foulée, nous avons intégré Le Toit du Monde, une association qui vient en aide aux Tibétains réfugiés en Inde et au Népal. Dès lors, nous n'avons cessé de nous ouvrir à la diversité : au Kenya, en Tanzanie, en Afrique du Sud ou encore en Amérique du Sud. Le voyage m'a également permis de satisfaire ma curiosité pour les espèces animales : « Quand on voit un lion dans son environnement naturel, la savane, on ne peut plus l'envisager autrement. » Plus que la découverte de terres inconnues, ce qui préside au voyage, c'est mon désir de rencontre ; cette confrontation entre deux êtres qui crée la « petite étincelle ». Comme lorsque nous avons partagé le quotidien de nomades dans leur yourte, au Kirghizistan, un pays d'Asie centrale. Je fais souvent ce rapprochement entre « visage » et « voyage » ; c'est pourquoi je privilégie les gros plans dans mes films et notamment dans Sikkim et Bhoutan : « On retrouve l'esprit d'un pays, dans un regard ou dans des mains. » Je ne peux pas m'abstenir de montrer des lieux mais ce qui m'importe, ce sont les gens qui les peuplent. Le partage préside à toute rencontre. Il me revient à l'esprit cette expérience que j'ai vécue au sein du monastère tibétain du Minya Gongga, dans le Kham, une région du Sichuan. J'ai eu la chance incroyable d'y filmer une cérémonie bouddhiste, entre rituel et repas frugal. Tapi dans un coin, caméra à l'épaule, un moine s'est soudain approché de moi pour me tendre de la nourriture. Ce sont ces moments aussi intenses que fugaces que je m'efforce de partager avec les spectateurs à travers mes films. Les commentaires sont minimalistes dans mes documentaires : quand l'image et le son se suffisent à eux-mêmes, nul besoin d'en rajouter, c'est aussi cela ma façon de filmer.

• Quelle est votre conception du voyage ?

Je suis un adepte de la marche, et grand amateur de trekking, auxquels j'ai initié mon fils très tôt. Pour moi, le monde se découvre à pied. Cela permet d'accéder à des endroits du monde inaccessibles en voiture, et approcher des populations en marge de la société moderne. Marcher est très important, prendre son temps surtout. Visiter un pays en bus climatisé, c'est tout sauf un voyage selon moi. Bien sûr, cela me conduit souvent dans des lieux très spartiates. Pour autant, on reste occidental quoi que l'on fasse. On peut tout au plus essayer de s'immerger dans la culture d'un pays. On ne peut pas changer une personne. Au mieux, on peut faire évoluer notre regard sur les choses et prendre du recul. Le voyage permet de se découvrir soi-même et de se confronter à d'autres réalités. On a tendance à faire l'amalgame entre pauvreté et misère. Pour ma part, je me refuse à filmer la misère, c'est une question d'éthique. Quand vous êtes confronté à cela, vous réalisez votre chance de vivre en France. Le voyage, c'est l'art de remettre les pendules à l'heure !

Qu'est ce qui vous a conduit à réaliser un documentaire sur le Sikkim et le Bhoutan ?

Ma femme et moi avions très envie de poursuivre notre voyage initiatique en Inde. C'est d'abord mon intérêt pour le bouddhisme qui m'a incité à découvrir le Sikkim et le Bhoutan. Le premier est un ancien royaume bouddhiste, aujourd'hui rattaché à l'Inde. On trouve dans cette province semi autonome d'étonnants temples dédiés à ce culte. Quant au Bhoutan, c'est un petit bout de terre méconnu, enclavé entre l'Inde et la Chine, caché à l'est de la chaîne himalayenne. En Occident, on parle de produit national brut (PNB), au Bhoutan, il est question de bonheur national brut (BNB). Selon la légende locale, cette expression relève du profond attachement que le roi nourrit à l'égard de sa population. Là-bas, il est d'usage que les taxes émanant du tourisme profitent au peuple, afin de lui permettre de vivre dans les meilleures conditions possibles. Bien entendu, on y trouve aussi des pauvres comme partout ailleurs. L'autre particularité du Bhoutan, c'est sa volonté à devenir dans les dix prochaines années le premier pays 100% bio : les produits qui sortent du sol sont naturels et les énergies solaires. L'Inde compte parmi les pays les plus bruyants au monde. Jour et nuit, elle est toujours en mouvement. Quand vous débarquez au Bhoutan, c'est le calme qui prévaut : on passe instantanément de la frénésie à la quiétude. Cette sérénité est au cœur de mon film. Pour certains, cette notion rime avec ennui. Ce n'est pas mon cas. A l'image de Raymond Depardon, pour ainsi dire mon maître à penser en matière de cinéma, j'aime bien réaliser des séquences assez longues. Cette propension se retrouve dans Sikkim et Bhoutan ; certains plans fixes peuvent durer jusqu'à une dizaine de secondes. Je pense que la sérénité ne passe pas, par ce qu'on appelle un « clip », à savoir des images courtes. Il est un plan que je trouve sublime dans le film de Depardon Un Homme sans l'Occident, tourné il y a une vingtaine d'années : on y voit un Touareg de dos, face à une dune, disparaître progressivement du paysage. En un plan d'une minute trente, totalement silencieux, il parvient à résumer le désert !

• Etait-ce compliqué de réaliser un documentaire au Bhoutan ?

Le Bhoutan est un pays très réglementé qui ne peut pas se visiter seul : le guide est obligatoire. Par ailleurs, vous ne pouvez pas y entrer sans avoir obtenu au préalable une lettre d'introduction via une agence de voyage. Vous devez également vous acquitter des taxes de séjour, à hauteur de 200 dollars par jour et par personne. Pour payer cette somme, il faut au moins être quatre. Seul, vous devez régler un supplément de soixante euros. En réalité, ce sont moins des taxes qu'un forfait journalier, dans la mesure où elles incluent les frais d'hôtel, le guide ou encore les repas. Au festival de Paro, il y a une grande esplanade où se déroulent les danses folkloriques, c'est fabuleux ! Près de trois mille personnes s'y rassemblent chaque année. Au cœur de cette foule, vous n'avez pas l'impression d'être un étranger. Au Bhoutan, on vous accepte de façon tout à fait naturelle. En témoigne cette anecdote de voyage. Je tentais de filmer cet incroyable spectacle. Une dizaine de rangées de personnes me séparait de la scène. J'aime les gros plans, mais je ne suis pas pour autant un adepte du zoom. Une femme placée au premier rang a croisé mon regard. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle m'a spontanément ouvert un passage jusqu'à l'esplanade pour me permettre de filmer. Ce qui caractérise le Bhoutan, c'est la chaleur humaine !

• Que symbolise le bouddhisme à vos yeux ?

J'ai reçu une instruction catholique mais je me positionne aujourd'hui plutôt du côté de l'agnosticisme. Cependant, je suis sans aucun doute un sympathisant de la cause bouddhiste. J'ai notamment assisté à des conférences données par Matthieu Ricard, l'interprète français du dalaï-lama. En ce qui me concerne, le bouddhisme est plus un état d'esprit et une philosophie qu'une religion. Elle trouve son essence dans le respect de toute forme de vie, y compris celle des animaux. Je suis très attaché à ce principe, ce qui m'a valu de devenir végétarien au fil du temps. Pour autant, je n'ai pas atteint le stade des Jaïnistes qui vont jusqu'à se recouvrir la bouche avec un bandeau pour ne pas risquer d'attenter à la vie d'un moucheron. Il ne faut pas confondre religion et spiritualité. J'ai un esprit très critique vis-à-vis de la religion : pour moi, la religion est un avatar de la spiritualité. Le dogme va à l'encontre de la spiritualité car il est refermé sur lui-même !

• Selon vous, voyage-t-on aujourd'hui de la même façon qu'il y a 25 ans ?

Voyager à une époque me paraissait moins compliqué pour tout un tas de raisons. Surtout, j'ai le sentiment que je pouvais filmer plus facilement. Aujourd'hui, les gens se méfient beaucoup plus de la caméra. Désormais, elle est inévitablement associée au journalisme. A Oman, par exemple, il y a un refus systématique de la caméra. J'ai filmé un grand nombre de mosquées par le passé comme à Ispahan, en Iran, ou à Islamabad au Pakistan. Tant que vous respectiez les usages et coutumes du pays, prendre des images ne revêtait aucune difficulté. A Mascate, la capitale, j'ai été pour la première fois confronté à l'interdiction formelle de le faire. L'un des gardiens est allé jusqu'à réquisitionner ma caméra le temps de la visite. Filmer au moyen d'un caméscope ne posait pas de problème, à l'inverse de ma caméra semi professionnelle. J'ai filmé les Himbas, un peuple bantou établi au nord de la Namibie, dont les femmes très belles, se recouvrent de terre rouge. J'entends encore les éclats de rire suscités par mes images. Cette séquence est un moment unique pour moi ! Dans certains pays, l'hostilité est carrément palpable comme à Kargil au Cachemire. Au Yémen, filmer est encore possible mais vous sentez les regards insistants se poser sur vous.

• Quels sont vos prochains projets ?

Je foisonne de projets. Je pars cette semaine pour l'Inde du Nord, à la bordure de la frontière pakistanaise. Cette région n'est pas impactée par la mousson ; ceci étant dit, la mousson n'aurait pas été un frein. Comme me le répétait mon professeur de cinéma, « ce n'est pas le sujet qui compte mais la manière dont on le traite. » On peut faire de très beaux films sous la pluie comme au soleil. Ma femme et moi y séjournerons durant trois semaines. Nous nous arrêterons aussi à Dharamsala, appelée la petite Lhassa, la terre d'accueil du 14e dalaï-lama, Tenzin Gyatso, prix Nobel de la paix en 1989. Ce voyage fera l'objet de mon prochain documentaire. Je ne pars jamais en voyage sans ma caméra, c'est un prolongement de moi-même. Sans elle, je me sens complètement démuni. Voyages et films sont devenus indissociables. J'ai également un projet de voyage dans les îles Galápagos en Équateur. Bien que ce soit un endroit difficile d'accès pour des raisons politiques, j'aimerai aussi me rendre à Socotra, une île du Yémen, située en mer d'Arabie, dans le Nord-Ouest de l'océan Indien, à l'entrée du golfe d'Aden.

> Propos recueillis par Krystel Le Naour
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