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mardi, 16 juillet 2013 06:18

Philippe Rostan

Avec Le Marché de l'amour, projeté au festival des Globe-Trotters le 29 septembre prochain, Philippe Rostan nous plonge dans les coutumes ancestrales de deux ethnies nord-vietnamiennes. Empreint de tolérance, ce documentaire est un miroir tendu vers nous, spectateurs, qui nous donne à réfléchir sur notre propre condition.

> Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, pouvez-vous vous présenter ? Quel est votre parcours ?

Je suis eurasien, de père français et de mère vietnamienne. Je suis né pendant la guerre du Vietnam, à Banmethuot, une petite ville située dans les hauts plateaux. Il y avait pas mal de minorités ethniques à l'époque. J'ai quitté le Vietnam en 1975 après la guerre pour la France.
Après l'obtention de mon baccalauréat, j'ai d'abord entrepris des études scientifiques que j'ai abandonnées au bout d'un an par manque d'intérêt. J'ai alors entamé des études de cinéma à l'université de Vincennes, aujourd'hui Paris VIII. J'ai débuté ma carrière comme assistant-réalisateur, en 1989, sur Paganini de Klaus Kinski. J'ai travaillé entre autres avec des réalisateurs comme Pierre Schoendoerffer et Mathieu Kassovitz sur des longs-métrages, avant de me lancer dans la réalisation de mon premier-court métrage en 1994. J'avais envie de raconter des histoires et à travers le documentaire, plus important encore, raconter celles des autres ; c'est là toute la différence ! Partir à la rencontre de gens qui n'ont pas la parole. Ce qui m'intéresse surtout, ce sont des thèmes inédits, assez intimistes comme dans Le Marché de l'amour où l'on évoque la sexualité en toute liberté. C'est assez rare dans des sociétés comme la nôtre, soit disant « libérées » de parler sans tabous. Les Hmongs, à la frontière sino-vietnamienne, qui s'expriment dans mon film, ont une vision du sexe et de l'amour, totalement libre et dénuée d'hypocrisie, parce que c'est l'un des seuls endroits au monde où la femme est l'égale de l'homme. En chine comme au Vietnam, par exemple, une fille doit être vierge lorsqu'elle s'unit à un homme. Or pour ces minorités ethniques, il n'en est rien. Il est vrai qu'en Occident, on a beaucoup plus de liberté, c'est indéniable, mais pour autant, on évolue dans une société formatée. J'ai envie d'aller au contact de gens différents de ce que l'on est.


> Qu'est-ce qui a façonné votre goût pour le voyage ?

Cette envie de voyager était déjà très présente dans mon enfance, j'en ai pris conscience très récemment. Inconsciemment, j'ai toujours eu en moi ce désir de partir « ailleurs ». Les gamins comme moi ne vivaient pas avec leurs parents. Dès l'âge de six ans, ils nous envoyaient étudier dans des pensionnats français de grandes villes. Aussi surprenant que cela puisse paraître, je prenais l'avion au moins dix fois dans l'année.

> Quelle est votre conception du voyage et quel type de voyageur êtes-vous ?

Je suis un très mauvais touriste. Je prends mon temps en général. Ce sont les rencontres que je fais lors de mes voyages qui m'intéressent davantage. C'est pour cela aussi que je fais ce métier qui me permet d'assouvir ma passion pour les gens et mon besoin d'évasion. Voyager est à la fois passionnant et effrayant parce qu'il passe par une perte de repères. Quand on part dans les montagnes de la frontière sino-
vietnamienne, en Norvège au-delà du cercle arctique, ou plus récemment à Madagascar, on est complètement déconnecté de son environnement ordinaire. C'est très déstabilisant et dans le même temps, très excitant. Lorsque je voyage, et surtout en tournage, je ne recherche pas forcément le confort, ni des endroits qui me rassurent. Ce qui m'attire, c'est l'inconnu. Pour autant, je ne suis pas comme Madeleine Riffaud, correspondante de guerre dont j'ai fait un portrait en 2010, à vouloir me mettre en danger.

> Le Vietnam est au coeur de vos quatre derniers documentaires. Vous avez réalisé Le Petit Vietnam (2007), Inconnu, présumé Français (2009), Le Marché de l'amour (2011), et plus récemment Le Lotus dans tous ses états (2012). En quoi le Vietnam est-il source d'inspiration ?

En rentrant du tournage de Diên Biên Phu en 1990, Pierre Schoendoerffer, son réalisateur m'a conseillé de m'investir dans des projets plus personnels. C'est à ce moment de ma vie, assez tard finalement, que j'ai compris que le Vietnam me manquait. Il m'a fallu atteindre une certaine maturité avant d'en prendre conscience. Lorsque je vivais au Vietnam, j'étais considéré comme Français du fait de ma double culture. A mon arrivée en France, ce qui primait c'était surtout le besoin de m'intégrer. J'ai ressenti le besoin de redécouvrir mes racines. Au départ, j'avais surtout envie de parler du métissage à travers l'histoire française colonialiste. C'est à cette fin que j'ai réalisé Le Petit Vietnam. Il raconte l'arrivée en France, dans les années 50, de ces familles franco-vietnamiennes, issues d'unions nées durant la colonisation et la guerre d'Indochine. Je racontais les autres au lieu de me raconter moi-même, mais au final, à travers eux, c'est moi qui parle d'une certaine façon. Cette démarche me permettait de comprendre ma propre histoire, personnelle, familiale aussi, puisque ma famille est tiraillée entre le Vietnam et la France, et l'histoire française. A l'époque, c'est un sujet dont on ne parlait pas beaucoup. J'ai été un des premiers à relater cette histoire coloniale franco-vietnamienne.

> Quelle est la genèse de votre documentaire Le Marché de l'amour ?

J'étais en repérage pour le tournage de Diên Biên Phu, à la frontière du Laos. Sur le chemin du retour, le chef-opérateur nous a proposé de faire une escale dans la région de Sapa. Ce jour-là avait lieu ce marché de l'amour. C'était un spectacle fascinant ! Un ballet de corps, de regards, de sensualité. Il n'y avait pratiquement pas de touristes. Tous ces gens issus des minorités ethniques, les Hmongs, les Daos et les Giays, descendaient de leurs montagnes pour y assister. Ce marché ne dure qu'une seule journée par an et démarre généralement le premier du jour du printemps. Il se déroule entre mars et avril, en fonction du calendrier lunaire chinois, variable d'une année à l'autre. Hommes et femmes, mariés ou célibataires, jeunes ou vieux se retrouvent sur la place du marché et repartent avec amants et maîtresses, sans chercher à se cacher. Certains recherchent aussi un amour d'antan. Il y a notamment une femme de 70 ans qui me dit dans le film qu'elle partait en quête d'un amour de jeunesse dont elle ne se souvenait plus du visage. Elle passait des heures à tenter de le retrouver. Ils ne disposent ni de photographies ni de toutes ces technologies que nous possédons ; cela nous replonge dans un contexte si lointain du nôtre. Ils ne peuvent se reposer que sur leur mémoire. Plusieurs années plus tard, je me suis demandé si cette fête existait toujours. La réalisation de ce documentaire est partie de là.

> En quoi Le Marché de l'amour se démarque-t-il de ces autres documentaires que nous avons évoqués ?

Quand on réalise un documentaire, en règle générale, on est souvent attiré par des sujets graves. Je ne déroge pas à cette règle ; mes films sont bien souvent tragiques. J'avais envie d'évoquer le Vietnam autrement. Il y a d'autres thèmes comme le sexe, sans tomber dans la grivoiserie, qui sont tout aussi importants et intéressants à explorer. Le Marché de l'amour est un film beaucoup plus léger, parfois très drôle parce qu'il y a des situations cocasses. Je me rappelle notamment de ma rencontre avec une Dao rouge, un des personnages de mon film. Elle nous emmène chez elle et là, devant son mari, elle nous parle ouvertement de son amant. Par la suite, elle nous l'a présenté. Deux jours plus tard, par hasard, elle croise la maîtresse de son amant. On s'est retrouvé au coeur d'une situation de vaudeville, qu'eux vivent de façon complètement décomplexée. A chaque projection, le public rit énormément alors qu'en général, ils ont plutôt tendance à pleurer devant mes documentaires.

> Pouvez-vous nous décrire le processus de réalisation de ce film ?

En général, je n'entreprends la réalisation d'un documentaire que lorsque j'ai trouvé un diffuseur. Pour Le Marché de l'amour, c'est France Télévisions qui a coproduit avec Filmover Production. Il doit notamment être diffusé en septembre sur Arte. C'est très compliqué de réaliser ce type de projet. Les budgets alloués aux chaînes publiques sont de plus en plus restreints. Mon équipe de tournage est composée essentiellement de techniciens devenus depuis mes amis, que ce soient mon chef-opérateur, mon caméraman, mon preneur de son, sans oublier ma monteuse N'Guyen Minh Tam. Parfois, les équipes changent ; j'ai notamment travaillé avec Wilfrid Sempé, directeur de la photographie pour Inconnu, présumé Français, Le Petit Vietnam, et plus récemment, Les Trois guerres de Madeleine Riffaud*. Je collabore aussi avec mon frère Charles, lequel a pas mal de talent.
Je pars avec un synopsis de trois ou quatre pages. Je suis bien évidemment obligé de me documenter en amont. Pour ce film, j'ai rencontré exceptionnellement une ethnologue. Pour autant, mon objectif n'est jamais de réaliser un film ethnologique. Je ne fais pas des films pour expliquer telle ou telle chose. Ce sont les intervenants qui guident le film. Vous les observez, vous les questionnez et à partir de là, vous essayez de mettre en scène ce que vous avez vécu. Sinon, on est dans le reportage. Le tournage a duré trois semaines durant lesquelles nous avons partagé le mode de vie de ces ethnies.

> Comment s'est passée la cohabitation avec les protagonistes du film ?

Là aussi, c'était très compliqué ! A tel point que la première semaine, j'ai un peu douté. Je suis arrivé sur place avec mon idée du marché de l'amour d'il y a vingt ans. Or, il y avait plein de touristes, c'était assez déstabilisant. Comment filmer leur intimité dans ce contexte ? De ce fait, j'ai été obligé de réécrire le film en intégrant cette nouvelle donne. Le marché de l'amour est en train de disparaître, à cause en partie de ce tourisme de masse. La barrière de la langue a également joué un rôle pendant le tournage. Nous avons notamment commencé à suivre un couple qui s'est présenté comme amant, pour au final s'apercevoir qu'il était en réalité marié.
Le respect des gens est au coeur de mon travail. Il n'est pas question de les trahir. Etablir la confiance est fondamentale pour amener les protagonistes à se livrer. Par
ailleurs, il m'arrive de ne pas faire de repérages pour conserver la spontanéité des gens que je filme. Je les contacte par téléphone, parfois des heures durant, tout en prenant des notes. Ce n'est qu'au moment du tournage que je les rencontre pour la première fois.

> Quels sont vos meilleurs souvenirs de tournage ?

La plus belle rencontre fut celle de mon héroïne Dao rouge Ly Man May. Cette femme de trente cinq ans dit ouvertement dans le film, en présence de son mari : « je ne l'aime pas cet homme, il est moche, je préfère mon amant qu'il me tarde de retrouver. » A elle seule, elle symbolise cette liberté de parole que pas mal de femmes n'ont pas en Afrique, dans certains pays du Moyen-Orient ou en Asie. Elle est extraordinaire de spontanéité. Elle dégage une innocence que je trouve très belle. Ce qui ressort du film à travers mes personnages, c'est une vision très pure de l'amour.
Ma première rencontre avec un couple de musicien, très connus là-bas, m'a également beaucoup marqué. A mon arrivée au village, il était convenu que je l'appelle. Une fois sur place, je le contacte comme convenu. Commence alors un jeu de piste : « tu vois la rivière, face à toi, et bien tu la traverse et tu me rappelle. De là, il me dit : « tu vois la montagne, tu vas au sommet et tu me recontacte. » On est arrivé au lieu de rendez-vous à quatre heures de l'après-midi or là-bas, la nuit tombe à dix-huit heures. Du coup, on a décidé d'y passer la nuit. Ils n'ont pas du tout la même notion des distances que nous. Ce qu'il faut savoir c'est qu'ils font tous les jours des dizaines de kilomètres à pied tandis que nous, nous étions motorisés. En revanche, ils ont tous un téléphone portable. C'est un décalage assez inouï ! Leurs habitations sont extrêmement rudimentaires, composées de simples planches de bois, or l'hiver y est très rigoureux et humide. D'ailleurs, durant toute la journée du tournage, nous avons été confrontés à des conditions climatiques épouvantables. En dix ans, ils ont fait un bon de deux siècles avec cette technologie. Dans le film, on voit les amants jouer de la musique avec une feuille. C'est comme cela qu'ils faisaient autrefois pour communiquer. C'était leur téléphone à eux. J'ai trouvé cela très beau !

> Le film n'a pas été projeté au Vietnam. Comment l'expliquez-vous ?

Ce que je montre dans Le Marché de l'amour ne correspond pas à l'image que les vietnamiens veulent donner de leur pays. Ils mettent davantage en avant le côté folklorique des minorités, une représentation plus gaie et colorée. Même si j'évite de parler de politique en règle générale, mes films ont toujours cette dimension malgré tout. J'ai forcément mon opinion sur la politique du Vietnam mais je me fais un devoir de la garder pour moi. Tout simplement, parce lorsqu'on ne vit pas sur place, il est difficile de juger les gens. Pour autant, dans Le Lotus dans tous ses états, l'un des protagonistes évoquent notamment la corruption. Je choisis les intervenants et les propos qui sont tenus dans mes documentaires. J'espère pouvoir retourner sur place l'année prochaine pour organiser une projection afin de permettre aux témoins du film de le voir enfin.

> Quel est votre prochain projet de film ?

Je finalise actuellement le montage d'un documentaire sur le tabou des jumeaux, dans la région de Mananjary, à Madagascar. J'ai présenté Les Trois guerres de Madeleine Riffaud au festival du film d'éducation d'Évreux. Avant la projection, Jacques
Labarre, un des sélectionneurs, m'a conseillé de réaliser un portrait de Pierrot Men, considéré comme le « Doisneau malgache ». En me documentant sur le personnage, j'ai découvert, à travers une de ses expositions, une série de photographies sur les jumeaux de cette région de Madagascar. Là-bas, ils sont considérés comme des êtres maléfiques qui portent malheur. On les accuse de provoquer famine, maladie et autres fléaux. De ce fait, ils sont tués ou abandonnés à la naissance. Dans leur conception, seuls les animaux peuvent avoir de multiples portées. Ces superstitions ancestrales perdurent encore aujourd'hui. Lors de ma préparation, je me suis notamment inspiré du livre Le Bouc émissaire de René Girard, théoricien de la violence des sociétés. Il explique que dans toutes cultures, il faut des boucs émissaires, dans notre cas précis, ce sont les jumeaux. Ce ne sera pas un film ethnologique car, encore une fois, c'est l'aventure humaine qui m'intéresse. Longtemps omis par les missionnaires, les ONG s'efforcent depuis peu de faire évoluer les mentalités. Pendant le tournage, j'ai notamment suivi deux jeunes hommes de trente ans qui s'occupent du centre d'accueil Fanatename, créé par Gérard et Elyane Bouvet, pour venir en aide à ces orphelins. Ils font un travail extraordinaire ! La misère participe beaucoup à ces croyances. Madagascar est extrêmement pauvre. Les moyens de locomotion sont pratiquement inexistants, seuls des pousses-pousses qu'on tire à la force des bras. Ce contexte vous replonge dans une certaine humilité. Ce fut un tournage extrêmement éprouvant à maints égards !
A travers Le Marché de l'amour, j'aspire à ce que la tradition perdure malgré un contexte de mondialisation et de tourisme de masse, afin qu'il conserve son âme. Dans ce film, au contraire, je nourris l'espoir que les choses évoluent !

*Les Trois guerres de Madeleine Riffaud, Le Petit Vietnam, Inconnu présumé Français, édités en DVD par Jour2fête.

Entretien réalisé par Krystel Le Naour
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