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Sur les traces des loups de Russie

En Russie, le loup est encore chassé. Rencontre avec les passionnés qui dédient leur vie à la protection et à la connaissance de cet animal mythique dans l'immense blancheur de ces grands espaces .

Taïga. Un mot qui évoque l'immensité, la vie sauvage, la liberté. Des bouleaux à perte de vue, des pins aux troncs rougeâtres, des fougères timides et des grandes berces qui surgissent à travers la neige.
Il n'y rien, il n'y a personne. Il y a juste le souffle du vent et les flocons qui tombent encore en cette journée de mars. Je marche dans la neige, raquettes aux pieds, GPS et carte en main. Je suis leurs traces.

"Into the wild". J'entends juste le craquement des branches, quelques oiseaux noirs. J'aperçois un barrage de castors, une tourbière effacée sous le blanc et les empreintes très profondes et impressionnantes des élans qui sont passés par là avant moi. Je traverse un village abandonné, aux fenêtres encore si joliment décorées de dentelles boisées. Un crâne de boeuf trône sur un vieux tronc d'arbre à côté d'une barrière délabrée.
Des lapins détalent. Plus loin, des traces de martres et de chevreuils. Des traces de sang dans la neige. C'est juste un renard qui a fini sa proie.



Leurs empreintes, loin de tout ce que le monde a d'artificiel.

Je marche, seule dans l'immensité, sous le poids de la beauté généreuse de cette contrée dépeuplée. J'ai traversé une prairie vallonnée à la sortie du village, avant d'entrer dans la forêt. Les branches plient sous le poids de la neige. Des lichens forment quelques taches colorées. Là, ce sont de gros champignons qui épousent les troncs. Le calme est absolu. La solitude est belle et on ne se sent pas seul, mais ravi d'être loin de tout ce que le monde a d'artificiel. Enfin, je les aperçois, je les découvre dans la blancheur. Leurs empreintes. Celles des loups. Celles d'un animal mythique qui parcourt les grands espaces en toute liberté. Ou presque.

En Russie, le grand prédateur est encore chassé et ceux qui ont sa peau reçoivent des primes de l'État. C'est pour cela que certains passionnés dédient leur vie à la connaissance de cette espèce et à sa protection.
Attirée par les grands espaces et en particulier par la Russie, je suis ainsi partie à la fin de l'hiver dans un petit village situé à 400 kilomètres au nord-ouest de Moscou, en tant qu'écovolontaire.
Tout était encore blanc, mais les tempé-ratures ondulaient autour de zéro degré, accueillantes après des matins à moins trentehuit degrés. Voilà un petit coin de paradis quelque part sur la terre. Pas de soleil brûlant, pas de plages de sable fin sous les cocotiers, mais un endroit secret, loin de tout, où l'on entend juste chanter le vent et la belle langue russe. Ce n'est pas au fin fond de la Sibérie mais dans la Russie européenne.

Chisty Les, la forêt propre.

Je suis partie de Moscou, n'ayant pas résisté à l'envie de m'arrêter quelques jours dans la grande cité russe pour admirer notamment sa célèbre place qui n'est d'ailleurs pas rouge mais belle, les deux adjectifs étaient similaires à une époque. Sans manteau de fourrure mais vêtue d'une chaude polaire et d'une veste de montagne, j'ai arpenté la place pour admirer sa fameuse cathédrale Basile-le-Bienheureux avec ses formes de pâtisserie géante ou de palais de princesse.

Mais cela m'a suffi. Je n'étais pas là pour parcourir le béton mais les chemins sauvages. Un train de nuit en direction du nord, sur l'axe Moscou-Riga puis un taxi sur une route chaotique m'a permis d'arriver à Bubonitsy, petit village situé près de la Central Forest Biosphere Nature Reserve, dans la région de Tver, entre campagne et forêt russe. C'est ici qu'a été créée la station biologique de Chisty
Les ou "forêt propre". C'est aussi le royaume des ours. Mais, à cette époque, ils dormaient tranquillement.

Une mission scientifique...

J'y ai rencontré Laetitia Becker, une jeune Alsacienne qui étudie le comportement des loups et travaille sur une méthode de réhabilitation de l'espèce.
Comme moi, elle est venue ici quelques années plus tôt pour réaliser un séjour de volontariat puis un stage. Mais elle est restée ! Et on peut aisément la comprendre... Elle est tombée amoureuse de ce pays si envoûtant, des loups bien sûr, de la liberté et des quelques habitants du village, peu nombreux mais si attachants !
Dans un village de sept habitants, la vie courante de la jeune femme signifie aussi aller chercher l'eau à la rivière puisqu'il n'y a pas l'eau courante, casser la glace en hiver ou faire son bois. Et le week-end, sachant qu'il n'y avait pas de baignoire dans son isba, c'est le sauna. Le vrai sauna russe !
Laetitia a récemment soutenu sa thèse à l'Université de Strasbourg sur les méthodes de réintroduction du loup gris : élevage, habitats, suivis des populations, régimes alimentaires.
Des résultats concluants. Et si le loup gris n'est pas encore une espèce proche de l'extinction, d'autres espèces pourraient bénéficier de ce travail, car la méthode de réhabilitation du loup étudiée par Laetitia pourrait être applicable à d'autres canidés.

La jeune femme récupère des louveteaux au zoo de Saint-Pétersbourg. Parfois, des chasseurs lui apportent aussi des petits orphelins.
Les animaux sont placés en semi-liberté dans un enclos. Avec son complice, le biologiste russe Vladimir Bologov, à l'enthousiasme communicatif, Laetitia observe. Les animaux restent en enclos le temps d'être aptes à se débrouiller seuls puis sont relâchés. L'achat de colliers émetteurs a permis de suivre les traces des animaux avec plus d'efficacité que les suivis d'empreintes. Un travail passionnant.

... mais aussi pédagogique pour faire évoluer les mentalités.

Les relations avec l'homme n'ont jamais été faciles. En Russie, le loup est considéré comme nuisible et sa tête est mise à prix à 1 500 roubles, soit environ 40 euros. Pas mal pour un chasseur. Alors Laetitia et Vladimir ont instauré le dialogue avec les populations locales. Des méthodes pour faire fuir le loup des troupeaux ont été testées avec succès, telle l'introduction d'un facteur étranger qui fera peur au prédateur (un ballon ou une odeur étrangère comme celles des petits sapins parfumés dans les voitures !).
Et le travail des volontaires ? Il varie en fonction des saisons. Mais il consiste surtout à réaliser des observations, à recueillir des données sur le loup. Ainsi, j'empruntais chaque jour le même chemin, seule dans la neige, pour observer et relever les traces des animaux dans la nature. Je pouvais relever les hurlements des loups, analyser les enregistrements vidéo, rénover les enclos, apporter la nourriture aux animaux.

Mais il ne faut pas songer être aussi "proche" des loups que peut l'être parfois Laetitia, car les loups doivent avoir le moins de contacts possibles avec l'homme pour ne pas s'habituer à ce dernier. Dans tous les cas, l'expérience est enrichissante et formatrice. Et reconnaître une empreinte de loup n'est pas si évident au premier coup d'oeil, alors même que des chiens ou des lynx peuvent aussi passer par là.

Aujourd'hui, les biologistes ont quitté la station de Chisty Les pour un nouveau projet, plus au nord, au plus profond de la Russie, en Carélie. Une autre aventure. Un autre combat pour la préservation du loup. Un nouvel espace encore plus sauvage, dans lequel les volontaires amateurs pourront à leur tour s'impliquer pour aider les deux passionnés. C'est vrai, la joie est peut-être là-bas, dans le froid des grands espaces de Russie.

Texte et photos Katia Astafieff (54)
Illustrations Antoine Rouxel

→ En savoir 

Afin de faire rêver les enfants, futurs voyageurs, et leur transmettre le goût de ce pays, j'ai publié un ouvrage jeunesse intitulé "Avec les loups, une jeune Française parmi les loups de Russie".
C'est ainsi l'occasion de mieux faire connaître le travail passionnant de la jeune biologiste, en présentant surtout le quotidien de cette aventurière moderne.
Aux Éditions Jérôme Do. Bentzinger.
http://katia-astafieff.fr/

> Si vous souhaitez vous rendre au pays des loups et soutenir Laetitia, rendez-vous sur son site internet http://lupuslaetus.org/fr


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