Une nappe blanchâtre sans fin, s'échappant d'un océan de verdure, une usine à nuages, blottie dans les entrailles de la terre. Les habitants des environs les désignaient sous le nom de Mosi-oa-Tunya, "la fumée qui gronde". L'explorateur écossais, abasourdi par tant de majesté, les baptisera du nom de sa reine, Victoria, les chutes Victoria. Le célèbre missionnaire a, quant à lui, cédé son patronyme à la ville qui s'étale sur les rives du Zambèze, à une dizaine de kilomètres en amont des cataractes. Capitale déchue de ce qui fut la Rhodésie du Nord, la cité peut se targuer d'être devenue le poumon touristique de la Zambie. Et aussi du Zimbabwe. Les enseignes des hôtels, campings et restaurants mêlent leurs couleurs sur les innombrables panneaux publicitaires du centre ville. Après avoir dressé notre tente sur la pelouse du Fawlty Towers, l'un des backpackers les plus renommés des lieux, nous rejoignons les chutes à vélo.
Classé au patrimoine mondial de l'Unesco, ce joyau méritait un écrin à sa juste valeur. Ainsi est né leMosi-oa-Tunya National Park. Nous accédons au parc pour apprécier de près la toute puissance de la nature.
Nous nous laissons descendre sur un sentier pavé qui sinue sous un entrelacs de végétation dense. Un grondement permanent résonne derrière les palmiers et les feuilles de mopane. Enfin, à la faveur d'un balcon aménagé sur le bord de la falaise, nous voyons ou plutôt nous devinons un voile immaculé composé de millions de gouttes d'eau en suspension qui remonte en épaisses volutes du fond de la gorge et enveloppe le paysage de coton. À travers ce brouillard, perce comme un mirage, une mince bulle de clarté. Par le trou de la serrure, nous découvrons la colère du Zambèze. La saison des pluies touche à sa fin. Le fleuve, gorgé à son maximum, se précipite dans le vide dans un tourbillon de fureur. Un plongeon de 108 mètres, deux fois plus haut que le modeste saut des chutes du
Niagara. Sur 1,7 kilomètre de large, la nature a façonné cinq cataractes où s'écoulent en trombes environ 550 millions de litres d'eau à la minute.
Des allures de bain à remous géants.
Le sentier qui court sur la falaise opposée aux chutes nous conduit à une passerelle métallique, balayée par les eaux, comme sur le pont d'un bateau durant une tempête. Nous rangeons caméra et appareil photo dans des sacs en plastique et plongeons à grandes enjambées dans la tourmente. Les gouttes nous fouettent le visage, nous gênent pour respirer. Nous dépassons des silhouettes sombres, surmontées de parapluie et enveloppées dans des imperméables. Les chutes, dans leur fougue, versent des bassines d'eau tiède sur nos têtes. Le ciel est dégagé et pourtant il tombe une averse tropicale.
La pluie se calme peu à peu de l'autre côté du pont. Au terme du chemin, le paysage s'ouvre sur notre gauche. À nos pieds, le Zambèze a des allures de bain à remous géants. Il forme un coude à 90°, puis s'élance dans une gorge dominée par un pont de métal. L'ouvrage a été édifié en 1905. De l'autre côté, s'étendent les terres verdoyantes du Zimbabwe où les chutes se prolongent. Une des frontières naturelles les plus époustouflantes du monde, à coup sûr.
Depuis le viaduc métallique, des touristes en quête de sensations fortes s'offrent une montée d'adrénaline en plongeant dans le vide, suspendus à un élastique. Un des plus hauts et sans doute des plus beaux sites de la planète pour pratiquer cette activité. En contrebas, les rapides sont, en temps normal, le terrain de jeu des amateurs de rafting. Vingt-trois passages à couper le souffle, classés de 3 à 5 (le degré 6 est considéré généralement comme non navigable). Depuis une semaine, toutefois, le niveau des eaux est trop élevé et les bateaux restent à quai.
Pour apprécier la puissance du Zambèze de plus près, nous descendons un escalier aux marches inégales qui coule à travers un bois touffu d'essences exotiques. Nous débouchons sur une cuvette bouillonnante où le fleuve impétueux bifurque à angle droit et comprenons pourquoi la navigation a été interdite.
Le courant est déchaîné, frappe les rochers, charrie des arbres entiers.
Une scène époustouflante de beauté.
Changement d'angle de vue. Aujourd'hui, nous prenons de la hauteur. Rendez-vous sur le petit aérodrome de Batoka, au bord du Zambèze. Au programme, survol des chutes en ULM. Nous vidons nos poches puis nous prenons le chemin de la piste. Un micro, des écouteurs, un casque à visière sur le crâne, j'embarque derrière Pascal, un pilote zimbabwéen dont la fiche de présentation indique qu'il est fan de Top-Gun !À faible allure, nous rejoignons l'extrémité de la piste recouverte d'herbe rase. Gaz ! En une poignée de secondes, la machine volante accélère et échappe à la gravité. Nous laissons la cime des arbres sous nos pieds et pivotons à droite. La scène qui s'offre à nous est époustouflante de beauté. Dans son large lit, le
Zambèze roule ses eaux argentées à travers une myriade d'îles et d'îlots luxuriants. À l'horizon, l'usine à nuages tourne à plein. Un rideau blanc reliant la terre au ciel barre le cours des eaux. Le vent redouble à mesure que nous grimpons et fait vibrer la machine. La voix de Pascal me rassure dans les écouteurs.
En cinq minutes, nous sommes audessus des chutes. À plus de 500 mètres d'altitude, elles m'apparaissent toujours aussi majestueuses. La vue aérienne permet de mieux appréhender la topographie.
Le Zambèze se jette dans une gorge fumante formant un T. Les eaux s'échappent par la barre centrale en direction de la cuvette bouillonnante. Le fleuve poursuit ensuite sa course en une série de lacets serrés vers le lac Kariba. En cette fin d'après-midi, les rayons du soleil tombent comme une pluie dorée sur le sol. En pénétrant dans l'haleine brumeuse des chutes, ces rais de lumières produisent d'inévitables arcs-en-ciel qui ajoutent encore à la magie de l'instant. Nous tourbillonnons dans les airs puis plongeons pour admirer le spectacle au plus près. Nous dépassons DevilCataract puis survolons Livingstone Island.
L'île est bordée par une piscine naturelle creusée au bord de la falaise. À la saison sèche, il est possible de s'y baigner, à quelques centimètres du vide.
Nous rebroussons chemin, portés par la brise, passons au-dessus de Long Island. De l'eau jusqu'à mi-pattes, quatre éléphants progressent à travers les herbes hautes, sous nos pieds. Plus loin, une famille d'hippopotames patauge dans les eaux basses. L'atterrissage se fait en douceur. L'appareil d'Adeline ne tarde pas à se poser, lui aussi : le pilote lui a laissé prendre les commandes. Sensations fortes garanties.
Retour sur terre ou plutôt sur les eaux. Pour terminer notre séjour à Livingstone, nous faisons une croisière sur le Zambèze, à l'heure où se couche le soleil.
Le bateau plat glisse sur l'onde calme, en direction des chutes. Tandis que la lumière décline et que l'horizon se barde de couleurs orangées, nous effectuons une incursion côté Zimbabwe. Un groupe de Sud-Africains à la carrure de rugbymen entonne des chants en afrikaans. Des hippopotames surpris par les moteurs du bateau semblent leur faire écho. Nous observons un instant leurs imposantes silhouettes à la surface de l'eau.
Un dernier beuglement et ils ont disparu dans le couchant.
Texte et photos Adeline Reynouard et Olivier Godin
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De Paris jusqu'au Cap, Adeline Reynouard et Olivier Godin ont parcouru près de 20 000 kilomètres à travers l'Afrique, au guidon de leur tandem. Dans "Tand'Afrika", ils livrent avec simplicité les détails de leur étonnant périple transcontinental d'une année et demie. Face aux menaces d'attaque, à la maladie ou aux ennuis mécaniques, les deux cyclo-voyageurs racontent sans langue de bois leurs craintes, leurs prises de bec et leurs désillusions. Mais, au-delà des moments d'infortune, leur ouvrage décrit avec enthousiasme les petits bonheurs de la vie au grand air, l'intensité des rencontres, les merveilles de la nature et surtout, au bout du chemin, l'incomparable satisfaction d'avoir donné vie à leur rêve le plus fou.
http://www.tandafrika.com
C'est l'un des sites touristiques les plus visités d'Afrique australe.