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samedi, 02 janvier 2021 09:10

Une mini-croisière girondine

A partir de Royan, la "Grande côte", filant vers l'ouest, reste non encore polluée par des immeubles de bord de route. De nombreux carrelets, ces grands filets de pêche carrés remontés à l'aide d'un treuil, laissent supposer que les eaux sont poissonneuses en cette partie si évasée de l'estuaire de la Gironde que le regard, empêché par la brume matinale, ne peut distinguer l'autre rive. Tout aussi incertain est le point de rencontre entre la Garonne et l'océan Atlantique qui se livrent une lutte incessante au cours de chaque marée.

Un vrombissement incongru précède un hélicoptère venant du large, dont l'atterrissage imminent bloque le chemin côtier que nous empruntions. Nous en étions à folâtrer sur les rochers, intrigués par ce trou, dit "puits de l'Auture" où le seigneur des lieux faisait jadis jeter, en fin de battues, les loups qui terrorisaient le pays.

L'hélicoptère dépose une charge de matériaux et la brûme, se dissipant peu à peu, dévoile, dans une lueur rosée, le grandiose phare royal de Cordouan, patrimoine national en cours de rénovation. Après la cathédrale Notre Dame de Paris, Cordouan est le plus ancien bâtiment classé de France. Il se dresse depuis 1611 sur un plateau de roche et de sable, à 7 km des côtes, mais il ne prendra sa forme actuelle qu'en 1790. A notre retour vers l'hôtel, en fin de journée, il  apparaît en gloire, éclaboussé d'or, si royal que la référence à Louis XIV, le Roi Soleil, s'impose.

L'enthousiasme nous gagnant, la visite est décidée pour le lendemain. Il s'agit d'une mini-croisière qui n'est pas anodine. Les départs sont fonction des horaires de marée. Les shorts ou bermudas et sandalettes plastique sont indispensables.

Nous voici vers midi sur le port de Royan, assez dubitatifs. Un ciel plombé pèse sur l'estuaire - nuages de mauvais temps, brouillard marîtime de septembre ? Nous faisons confiance aux "locaux" et commençons la traversée dans une atmosphère feutrée qui n'est pas sans charme. Le phare se laisse longtemps  désirer puis s'offre peu à peu, grandissant au regard tandis que les voiles de brume s'ouvrent pour le découvrir.

Nous ne sommes pas encore  arrivés. Le socle rocheux ne permet pas l'approche de notre bateau. Il faut débarquer sur une barge à fond plat qui nous dépose sur la chaussée d'accès empierrée. L'eau est encore haute, les pierres couvertes d'algues vertes sont glissantes. Nous atteignons la porte s'ouvrant dans le mur de soubassement, impressionnant de hauteur et de robustesse pour nous retrouver dans une coursive où la délicatesse l'emporte sur la force.

Ce que nous découvrons là : "échauguettes, frontons néo-grecs, colonnes doriques,  pilastres corinthiens,  rinceaux à feuilles d'acanthe et  frontons brisés à volutes ..." est bien loin  de la simple tour d'origine, au sommet de laquelle un ermite allumait le feu qui guidait les navires au Moyen-âge. Il faut rendre hommage aux architectes successifs qui construisirent puis transformèrent l'édifice. Tout d'abord Louis de Foix, mandaté par le roi Henri III qui signa en 1584 le contrat de construction. Son fils Pierre, puis François Beuscher achevèrent l'ouvrage après 27 années de travaux. Sous le règne de Louis XIV, en 1645, une tempête rendit nécessaire une restauration qui fit de l'édifice "Le Versailles de la Mer".

L'escalier monumental nous ouvre au premier étage les appartements du roi, au sol pavé de marbre noir et blanc. Louis XIV n'y a jamais séjourné, mais son monogramme uni à celui de Marie-Thérèse y figure. Des grappes de fleurs encadrent quelques écussons. Nous achevons la visite des salles "Grand Siècle" par la chapelle, au deuxième étage. Les nervures bleu passé de son dôme en caissons forment comme une toile d'araignée dont le centre est troué. Cette ouverture, nous la retrouverons à chaque étage. C'est par ce puits central que passaient autrefois les combustibles hissés par les gardiens pour alimenter la lanterne. Depuis la première mise en fonctionnement, où un mélange de bois, poix et goudron fut employé, d'autres substances accompagnèrent les progrès techniques : blanc de baleine, huile d'olive et de colza vers 1823, date à laquelle l'innovation lenticulaire à système tournant de Fresnel apparut. L'électrification eut lieu en 1948. Actuellement, c'est une lampe halogène de 250 watts programmée électroniquement qui projette son feu à oscillations - les périodes d'extinction étant plus courtes que les périodes de lumière -  jusqu'à 22 miles marins pour la couleur blanche (40 kms) et  18 miles (33 kms) pour les secteurs rouge et vert.

Poursuivant notre ascension, nous arrivons à une frontière temporelle qui se  distingue aisément vue de la mer. A mi-hauteur, le style Renaissance fait place à une architecture sobre, dépourvue d'ornements. À l'intérieur, nous voici au troisième étage, dans la salle des Girondins - appellation révolutionnaire insolite dans un phare royal - faisant référence aux représentants de la Région à l'Assemblée Constituante (1789-1791). Les causes de ce changement radical ? Les combustibles des siècles passés avaient calciné les pierres du pourtour de la lanterne. Il fallait reconstruire et à moindre coût. Ce fut l'ingénieur Joseph Teulière qui commença en 1788 l'édification d'une partie supérieure tronconique de 30 mètres. Le phare avait atteint sa hauteur définitive de 68 mètres. Nous y sommes arrivés, enfin à l'air libre sur le balcon de la lanterne, après notre 311ème marche. Un horizon quasi impressionniste se dévoile. L'extrémité de la chaussée de 260 m de long n'est pas encore découverte et se perd dans un flou qui se retrouve sur le socle dont les rochers émergent à peine, formant des nervures tranchant le vacillement sage de menues vaguelettes.

Peut-on imaginer de nos jours que ce monument patrimonial dont l'histoire et la beauté lui laissent envisager une inscription sur la liste de l'Unesco faillit, en 1960, être définitivement condamné ? Les progrès de la navigation moderne le rendaient inutile et de nouveaux et importants travaux ne trouvaient pas de financement. L'opinion publique, informée, se mobilisa - il fut sauvé. Mais  si le phare est un joyau, il est dispendieux. Pour contrer la houle, il fallut, en 2005, construire une protection en béton de 8 mètres de haut sur le flanc ouest du bastion.

Mais, revenons au plaisir des yeux. Des bancs de sable rose, festonnés d'écume, s'enroulent comme une conque et se mettent à monter alors que la marée descend. Il reste assez d'eau en leur centre pour offrir un refuge provisoire au bateau du retour qui,  depuis notre balcon dans les airs, se réduit à un jouet d'enfant.

Les hauts fonds et les bancs de sable sont un danger pour la navigation dans l'estuaire. Les boues s'accumulent à chaque marée alors que les eaux du fleuve et de la mer s'affrontent. Au XIème siècle, les armateurs refusaient de risquer leurs navires dans ces passes où l'on déplorait de nombreux naufrages. Le danger est toujours là. Il faut aux pilotes de navire un grand savoir faire pour rester dans le chenal de 150 m de large, régulièrement entretenu, aborder l'estuaire au bon moment de la marée, tenir compte des vents parfois violents. Les mastodontes qui sillonnent les mers, pétroliers et navires de commerce de fort tonnage n'ont parfois qu'une marge d' un mètre sous la quille.

Alors, il n'est pas rare de voir un homme suspendu sous un hélicoptère, déposé sur le pont d'un de ces bateaux. C'est un "pilote lamaneurs", nom donné en 1681 par une ordonnance de Colbert qui créa le corps. Ce sont maintenant des "pilotes maritimes" qui prennent les commandes depuis le large jusqu'au port de Bordeaux et parfois jusqu'à Libourne, sur la Dordogne. Les plus petits navires de moins de 120 m de long et sans cargaison dangereuse peuvent manœuvrer seuls, avec assistance Radar, jusqu'au chenal où un pilote venant en vedette de Verdon-sur-Mer monte à bord. On compte environ 600 hélitreuillages par an et 21 pilotes maritimes actifs. Pour nous, il s'agit de redescendre. La mer s'est bien retirée, le plateau sableux est creusé de trous d'eau. Les bourrelets de sable délimitant les flaques nous font boitiller gaiement. Derrière nous, le phare s'éloigne comme il était venu, dans une brume de mer qui l'efface comme dans un rêve.

Micheline NEY

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