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jeudi, 04 février 2016 15:21

Iran

- L’Iran… ? ce n’est pas un peu craignos, susurre la pharmacienne…                  
- L’Iran !... Tu ne pouvais pas trouver autre chose ? cingle un ami globe-trotter.
- L’Iran !! (Éclat de rire) Tu veux te faire enlever par les djihadistes ! explose le Stewart…                                                                                                                
- Me voiler ? comme les femmes là-bas ! Pour rien au monde !! s’insurge ma cousine.                                                                                                                   
- J’ai dit à ma mère que j’allais à Marrakech… chuchote Brigitte qui va faire le voyage avec nous 

Voilà. Tancés par tous les augures, les vaticinations de tous les bien-intentionnés qui nous entourent, nous nous envolons pour Téhéran - en Iranien : Tehran - à la mi-avril. La réalité est autre que ce dont les sirènes de l’intelligentsia française, des médias, de la télé nous assourdissent.

La visite débute de façon classique à Tehran, ses musées, ses bazars, au trésors ahurissant du Shah barricadé dans une banque. Mais ce qui nous laisse pantois, en fin de journée, c’est un tour au Parc voisin de l’Université, où nous voyons les étudiantes, en jeans, le voile dégagé le plus en arrière possible sur le chignon, tenir amoureusement la main de leur chéri, les couples flirter sur les bancs, les filles abandonner un instant leur dossier sur leurs genoux pour nous héler, se laisser photographier. Un couple vient vers nous, le garçon me tend la main.

- Vous êtes Français ! Nous sommes si heureux de vous voir ici, nous espérons que vous allez passer un très bon séjour ! Pas l’ombre d’obséquiosité ni calcul.

Dix pas plus loin, une femme prend une rose du bouquet qu’elle tient et la tend en passant à ma collègue.


Dès cette balade du premier soir, l’Iran nous a conquis. Et le charme ne cessera pas d’agir.

Notre mentor, Michel, connaît par cœur l’Iran où il séjourne depuis plus de vingt ans avec des groupes. Il y est comme chez lui, et entend bien nous en faire profiter ad nauseam, nous, les douze disciples qu’il a recrutés : vous allez voir ce que vous allez voir !

iRANDe Tehran, nous volerons jusqu’à Chiraz, où nous visiterons les ruines de Persépolis, les tombeaux des rois, les mausolées constellés de miroirs, les tombeaux blottis au fond de vastes jardins des célèbres poètes Hafez et Saadi. Puis Michel a affrété un bus pour parcourir les deux mille kilomètres qu’il a programmé, du nord au sud, d’ouest en est. À marche forcée, notre mentor en tête, front têtu, nous arpenterons sans mollir la planète persane, de mausolée en palais, de mosquées en bazars, nous gravirons mille cinq cents marches (là-bas elles sont horriblement hautes !). L’enchantement est à l’aune de la peine. Nous sommes bien encadrés : notre chauffeur, Nasser, adepte du soufisme, se montrera discret ; notre guide local, Mahmoud, est un jeune homme affable et calme d’une trentaine d’années qui parle français et qui pourvoie scrupuleusement à tous nos besoins.

L’Iran – trois fois la France - est enchâssé dans une chaîne de montagnes en fer à cheval de 4000 mètres de haut, encerclant un plateau dénudé semé d’oasis devenus des villes et deux déserts, au nord le Dahst-E Kevir, au sud-est le Dahst-E Lut.

Nous couvrons de grandes distances, nous nous enfonçons vers l’Orient dans la steppe qui couvre la majeure partie du pays, à droite les neiges éternelles contrastent avec la terre brûlée. À gauche, scintillent les lacs de sel du désert. L’autoroute est quasiment rectiligne, animé d’un intense trafic de camions bariolés (certains trajets sont même doublés d’une autoroute réservée aux poids lourds). Parfois, au milieu de nulle part surgit un complexe industriel gigantesque, les vestiges d’un village dont le pisé se délite, ou un caravansérail antique.

« Les nomades nous attendent », déclare Michel. Avec Mahmoud, smartphone à l’oreille, ils s’annoncent à nos hôtes, le bus lâche l’autoroute et s’enfourne dans une piste.

La tente noire se dessine, solitaire à flanc de colline, gardée par un troupeau de chèvres nonchalantes qui broutent une herbe rare. Habib Fathi, un ami de longue date de Michel, nous accueille : il nous explique que ces nomades ne vivent là que de façon saisonnière, l’hiver ils regagnent les villages. Sa fille de quatorze ans a emprunté pour la circonstance le costume de la tribu, une robe rouge parsemée de broderies d’or et de sequins.

Ma crainte de voir cette visite tourner à l’épisode touristique s’efface vite devant la simplicité de nos hôtes. Nous prenons le thé sous la tente, servi par les femmes, tandis que le chef de la tribu nous donne l’aubade avec sa flûte persane, le ney, et que le chevreau né le matin même vient gambader à nos genoux.

Michel avait dit à Fathi : « Nous viendrons juste te saluer, nous sommes trop nombreux, nous n’allons pas vous déranger. » « Pas question » riposte le chef d’entreprise. Dans la belle maison qu’il a construite lui-même, sa famille nous attend. Nous voilà tous les quinze assis sur des tapis moelleux Les femmes - non voilées - nous servent des jus de fruits. Fathi a commandé pour nous quinze plats allongés typique de l’Iran, avec brochettes, légumes, riz au safran. La familiarité chaleureuse de nos hôtes fait tomber les dernières barrières : oubliés, les slogans terrorisants – sinon terroristes dont le monde nous a bourré le crâné. Ayant abandonné cette famille chaleureuse après moultes embrassades, la promesse d’échanger nos mille photos, nous pénétrons encore plus à l’Est, aux portes du désert vers les villes antiques, Mahan, Kerman.

Après la citadelle de Rayen, dans l’immense labyrinthe de remparts d’argile où je me perds (mes compagnons commencent à être habitués, je suis si curieux de tout que je traîne derrière les autres, dans Tehran il a fallu me récupérer au milieu de la foule), la mosquée du Vendredi à Kerman, la glacière, immense fosse couverte d’une voûte où l’on conservait jadis des tonnes de glace, valent la visite, bien sûr, mais ce qui me retient, surtout, c’est le bazar : il est si animé, les gens y sont si vivants, les enfants qui courent entre nos jambes ont l’air si libre et si heureux. Personne ne se formalise quand je braque mon appareil photo. Ici, ce sont les pères qui portent leurs petits dans les bras avec grâce. Ils n’ont pas encore adopté les poussettes chinoises qui font leur apparition aux devantures des boutiques.

unnamed 7Nous voici tout à fait aguerris à la vie iranienne, à ses palais, à ses mosquées, à ses mausolées, à ses « tours à vents », les badgir, parfois gigantesques, ajourées, qui servent à ventiler les édifices (nous nous amusons, en nous postant à l’intérieur, à présenter des bouts de papier qui disparaissent aussitôt dans la cheminée de la tour).

En route pour Yazd, le bistrot où nous déjeunons est tenu par deux cuisiniers costauds à moustache. Les petits plats en plastique où ils nous servent portent, en farsi, le nom ronflant de Restaurant du Palais. Malgré les protestations de mes collègues je veux en acheter un. Les patrons acquiescent. Mieux : quand nous partons, ils me claquent chacun un baiser sur la joue !

Nous nous accoutumons vite à être traités comme des stars, nous nous sentons aimés, nous Français, hélés même par les motocyclistes qui passent, ou comme par ce groupe de jeunes femmes dont la plus hardie n’hésitent pas à monter dans notre bus pour nous souhaiter un heureux séjour. Ici, pas de mains tendues pour l’aumône, pas de complaisance. Les Iraniens sont un peuple noble, fier. L’hospitalité est une tradition bimillénaire. Michel et moi nous débrouillons assez en arabe pour lire l’écriture persane, presque semblable, mais nous sommes bien marris de ne pas en comprendre le sens. Tout ce que nous lisons, c’est parking, bus ou restaurant

À Yazd, nous plongeons au cœur de l’ancienne Perse, le dédale de cette vieille ville se teinte de l’ocre de ses bâtiments en pisé. À deux pas de la Mosquée du Vendredi, un caravansérail, le Silk Road Hotel, nous ouvre des chambres – de vraies cellules monacales – qui s’alignent autour d’une cour au bassin bordé de buissons de fleurs et d’arbustes odorants.

L’aube suivante nous accueille dans une immense aire désertique aux portes de la ville, au pied de deux collines couronnées d’un donjon : les Tours du Silence. Selon les coutumes des Zoroastres, les dépouilles des défunts, trop impures pour en souiller la terre, l’eau ou le feu, étaient portées aux Tours du Silence pour être livrées aux oiseaux de proie, la seule façon de les purifier. Sous la lumière rose de l’aurore, dans le grand silence des Tours et de la cité des ombres, nous nous apprêtons à gravir la colline quand une pétarade déchire l’air : une bande des jeunes motards surgissent, fonce sur la colline, y mènent un rodéo déchaîné, repartent aussi vite qu’arrivés. Parvenu au cœur de la Tour, nous pouvons fouler la fosse pavée où l’on rassemblait jadis les ossements une fois que les rapaces avaient fini leur travail.

Pierre, notre compagnon ingénieur des mines, a persuadé le Mobed, le Maître des Zoroastriens, un homme simple et cordial, de nous accompagner. C’est lui qui nous explique le rituel des morts, et nous éclaire : le Culte de Zoroastre dont Yazd est le centre et dont nous visiterons le temple, est fondé sur une croyance monothéiste incarnée par Ahuara Mazda, Dieu du Bien qui déploie ses ailes au triple empennage. C’est la religion d’origine de la Perse – bien antérieure à l’Islam importé par les Arabes, que les Iraniens, sur ce point comme sur bien d’autres, regardent plutôt comme des envahisseurs.

…Une séance de Zourkhané, où les athlètes au torse nu se livre à une démonstration de force au son du tambour, un dîner servi par trois chenapans malicieux au Dowlat Abad, palais caché au bout d’un interminable bassin, où de ravissantes footballeuses nous parlent du PSG…Yazd - peut-être la ville la plus ancienne du monde - laisse en moi son empreinte antique, unique, enchanteresse…

Pour nous initier aux mystères d’Ispahan – ici, on dit : Esfahan -  Michel a recruté une guide de choix : Sharzad. C’est Shéhérazade : dans son hedjab vert émeraude, cette femme d’une quarantaine d’année parle un français impeccable et sa culture ferait rougir bien des experts. Dans les cours de la Mosquée Bleue, elle nous fait voir comment les artisans remplacent les mosaïques qui se délitent chaque jour de la coupole turquoise, nous montre les rouleaux de tapis géants qui ne sont déployés que pour la prière le vendredi, les échafaudages que les ouvriers sont en train de monter dans la cour pour protéger le public du soleil pour les fêtes. Un mollah nous aborde, prend le temps de discuter avec nous en français de politique et de religion.

Le dôme de la Mosquée Bleue se dresse au sud de la Place Royale : deuxième place fermée du monde après Tien Amen, un décor en arcades entoure celle-ci, avec des fenêtres à balcon en trompe-l’œil. Au nord, le Bazar. À l’est, une deuxième Mosquée : Lotfollah. À l’ouest le Palais Ali Qapou, dont la salle de musique, chef-d’œuvre d’acoustique, déploie des conques sculptées, tandis que le belvédère, d’où le souverain présidait aux cérémonies, est encadré par des colonnes en troncs de pins géants.

En Europe un tel décor en imposerait. Pour les Ispahani, pas du tout. La Place Royale est leur lieu de rendez-vous, de loisir. Alors, nous aussi nous adoptons le rythme de cette foule heureuse : mères avec leurs derniers-nés, gamins avec leur frisbee, cochers guettant les amoureux devant leur calèche, étudiants et étudiantes carton à dessin sous leur bras, joueurs de trictrac, lycéens léchant leur cornet de glace qui nous hèlent en passant, ménages installés dans l’ombre maigre des buissons avec leur réchaud de pique-nique, tous chérissent leur Place Royale. La nuit, le silence reprend ses droits, la Mosquée chavire au fond du bassin dans son propre reflet bleu, et nous, les voyageurs, sommes de sortie grâce à Michel : deux soirs de suite, il nous fait inviter chez des vieux amis à lui : un médecin ophtalmo où nous sommes reçus princièrement avec ses intimes dans un salon de cent mètres carrés, et dont la femme et la fille « en cheveux » nous régalent de friandises et nous font l’honneur d’un concert de piano. L’autre soir, un ingénieur spécialiste de la fibre optique, dont les femmes restent cette fois-ci voilées… ce qui n’empêche pas la fille de la maison, fort jolie, de nous faire admirer, sur son Iphone, des photos d’elle, buste cambré, chevelure opulente – un vrai mannequin pour Vogue.

Notre dernière étape avant de regagner Tehran est Qom –La Mecque de l’Islam chiite. Dès l’arrivée au bout de la grande avenue bondée de voitures se profile l’immense Mausolée Massoumeh où la sœur du grand Iman Reza est vénérée, avec son dôme en or, ses cinq minarets, ses cours, ses pièces d’eau. L’accueil au portail jette un froid : châdor pour les femmes de notre groupe, une guide pour elles, un pour nous. Pourra-t-on seulement prendre des photos ? Ça s’annonce mal… Pourtant, à peine entrés, nous sommes saisis par l’atmosphère bon enfant qui règne à l’intérieur, nos compagnes nous racontent comme les jeunes Iraniennes ont bien ri en les voyant se dépêtrer dans leurs châdors. Les mollahs viennent à nous, se laissent photographier, bavardent avec nous, ainsi que nos guides homme et femme qui sont très conviviaux. Tout un public aux origines diverses – les chiites de tout cet Orient – sillonne ce décor immense et splendide qui vous donne le vertige avec ses minarets, ses portails majestueux couverts d’émaux bleu, de mosaïques et de miroirs, ses cours dallées rafraîchies par des bassins. Les hommes méditent ou flânent, assis sur les marches, les mères gavent leurs gosses de glaces, les guides brandissent leur plumeau vert pour diriger leurs visiteurs. C’est ça le monde chiite, et nous sommes loin de la sévérité sunnite.

Nous célèbrerons la fin de notre odyssée – plus de 2000 km - par un dîner à Darband, cet extraordinaire quartier de Tehran : au flanc d’une immense gorge rocheuse creusée par un torrent, s’étagent des dizaines de restaurants, d’échoppes, créant le soir une féérie lumineuse suspendue dans la nuit. Nous y ferons nos adieux à nos Iraniens, Nasser et Mahmoud.

Nous rentrons repus d’images, recrus, fourbus, mais éblouis. Ce voyage a créé entre tous les voyageurs un lien qu’ils ne manqueront pas de fortifier. Et nous rapporterons aux Français une image de l’Iran qu’ils ne soupçonnent guère.

< Olivier Gérard (75)













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