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vendredi, 12 février 2016 13:52

Ispahan, la rose de l’Iran

Esfahan nesf-e jahan, dit un célèbre dicton iranien, c’est-à-dire « Ispahan est la moitié du monde ». Déjà Pierre Loti, le grand voyageur, s’émerveillait à la vue de la cité enchantée créée à la fin du XVI è siècle par Shah Abbas Ier : « C’est un bois et c’est une ville », écrivait-il. A quelques trois cent kilomètres au sud de Téhéran, Ispahan semble jaillie d’un morne désert de roc et d’argile.

Un riche passé

Largement baignée par les eaux de la Zayandeh Rud que le grand roi sut répartir dans tout l’oasis par un ingénieux système de canaux, Ispahan, la rose de l’Orient et la cité des roses, s’étale dans une vaste cuvette cernée par deux pans de montagnes. Déjà connue au Xe siècle, sous les Bouyides, puis durant les deux siècles suivants sous les Seldjioukides, la ville fut ravagée par les armée mongoles et timourides, jusqu’à ce que Shah Abbas décide de la relever et d’en faire sa capitale, une image du paradis sur terre. Toujours florissante et comptant jusqu’à 600 000 habitants au XVIIe siècle, elle fut ensuite saccagée par les Afghans, puis par les rois Qajars qui lui préférèrent Téhéran.

Un essor donné par le dernier shah

Pour son bonheur, Ispahan enchanta le dernier shah, Reza Pahlavi, qui voulut la relever en en faisant un centre industriel et universitaire comptant aujourd’hui deux millions d’habitants. Peu à peu, ses ruines somptueuses, toutes émaillées de bleu, ont été restaurées, même si bien des jardins ont disparu. Par exemple, Chahar Baq, la principale avenue de la ville, si elle est toujours ombragée de platanes, n’est plus bordée que d’un seul jardin, celui des Rossignols, au lieu des quatre existant jadis. Ce jardin sert d’écrin au pavillon des Huit-Paradis, édifié en 1670 par Shah Suleyman et représentant les huit ciels de la cosmologie persane. Ici, les voûtes découpées de petites niches sont peintes de motifs floraux sur fond d’or, piqués d’éclats de miroirs censés captés l’essence immatérielle de la lumière. A côté, les jardins de l’hôtel Abbassi, un ancien caravansérail très bien rénové, abritent un joli pavillon de thé où prendre un verre le soir.

Au centre de la ville, la mosquée de l’Imam

On visite la vieille ville en s’orientant à partir de la place de l’Imam, vaste quadrilatère flanqué de quatre iwans, grands porches voûtés et de la mosquée du même nom au sud. Edifiée bien sûr sur les ordres de Shah Abbas Ier par le grand architecte Ali Akbar Esfahani, cette mosquée et les iwans forment une immensité de mosaïques déclinant tous les tons de bleu. L’ensemble est presque achevé de restaurer. La mosquée est dédiée au douzième Imam, le Mahdi qui, selon la croyance chi’ite, est entré enfant « en occultation » pour revenir en vainqueur à la fin des temps. L’immense cour à quatre iwans comprend un pavillon central accoté à l’iwan sud, véritable bulbe turquoise flanqué de deux minarets.

De part et d’autres, des médersas ou écoles coraniques symétriques sont également pourvues de cours intérieures. L’immensité de cette cour ponctuée de jets d’eau et de bassins où se mirent les divers monuments, de jardins fleuris offre une sensation d’espace et de liberté. Ses dimensions parfaites, dignes d’un disciple de Pythagore, déclinent à l’infini le nombre douze, celui du Madhi auquel la mosquée est dédiée. Une claustra perce les murs de la salle à coupoles prolongeant l’iwan ouest, formant, lorsque le soleil est à son zénith, cinq portes d’ombres et de lumières, les étapes de l’initiation religieuse, car Shah Abbas Ier était avant tout un monarque mystique suivant une philosophie de la nature basée sur les nombres.

Les féeriques mosaïques des iwans, allant du bleu clair au turquoise et au cobalt, travail le plus abouti sans doute de l’art iranien de la faïence, quand elles sont animées par l’eau et la lumière, deviennent les miroirs reflétant l’existence divine. Elles incarnent la transparence de Dieu, thème de prédilection du soufisme.

Le palais d’Ali Qapu et ses niches acoustiques

Son nom de Porte d’Ali lui vient de sa porte, objet de toutes les vénérations, car issue du mausolée d’Ali à Najaf, en Irak. Ce gendre du Prophète fut en effet le l er imam. Shah Abbas Ier fit bâtir son palais sur les restes d’un ancien pavillon timouride en 1610. Il comporte toujours six niveaux dans les ailes et trois dans le bâtiment central, les volumes s’allégeant au fur et à mesure de leur élévation. Dans la salle du trône aux délicates fresques florales, le shah recevait ses hôtes, assis autour d’un bassin à jets d’eau. Les grandes réceptions se donnaient dans le salon de musique, au troisième niveau central. Les murs sont doublés de panneaux de stuc découpés aux formes des divers plats, flacons et aiguières constituant la collection de porcelaines chinoises du shah, ce qui permettaient une résonance parfaite pour écouter le jeu des musiciens.

Le palais Chehel Sotun et ses fresques délicates

A gauche d’Ali Qapu et niché dans un joli jardin, ce palais, dit des Quarante Colonnes, fut édifié par Shah Abbas II à partir de 1647. Le palais ne possède en réalité que vingt piliers de platane, reflétés et doublés par l’eau d’un bassin, ce chiffre de quarante étant le symbole de l’abondance et de la maturité, Mahomet étant devenu le Prophète à l’âge de quarante ans.

La salle du trône ou talar est surmontée d’un admirable plafond en marqueterie de bois. Au fond d’un iwan à stalactites étincelant d’or et de miroirs, le roi prenait place sur son trône et discutait avec ses courtisans. Dans la salle d’audience, où il recevait les ambassadeurs étrangers tandis que des danseuses réjouissaient ses hôtes en musique, les murs sont couverts de peintures représentant ses exploits guerriers, ceux de son père et de leurs ancêtres avec le réalisme et la précision des miniatures persanes.

L’ambiance du vieux bazar

Tout le lacis de ruelles auxquelles on accède par le portail de Qeyssariyeh datant du XVII è siècle, pourvu d’une horloge commémorant la victoire de Shah Abbas Ier contre les Portugais en 1614. Une allée voûtée longue de 2 km le relie à la mosquée du Vendredi, tandis que le coupe une série d’allées latérales flanquées de mosquées, médersas, caravansérails ou hammams. De grandes cours l’aèrent et sont remplies d’une multitude d’ateliers, la plupart étant dédiés à la confection des tapis, aux dessins des faïences émaillées, au travail des métaux ou à l’exécution de miniatures sur papier ou os de chameau. L’ambiance est bon enfant et le marchandage toujours admis.

 

La mosquée du Vendredi, la quintessence de l’art iranien

En suivant donc cette longue allée voûtée, on parvient, plus au sud de la ville, à cette fameuse mosquée du Vendredi s’élevant près d’un vaste chantier destiné à l’agrandir. Elle résume elle seule dix siècles d’art sacré iranien. Elle aussi s’organise autour d’une vaste cour pourvue d’un bassin aux ablutions et flanquée de quatre iwans. La foule y est toujours très dense, avec cet étrange mélange de ferveur et de bonne humeur propre aux mosquées iraniennes. Derrière les arcades entourant cette cour se déploient diverses salles de briques de terre cuite couvertes de petites coupoles. On en compte 474, dont pas une n’est semblable !

Le soir au bord de la Zayandeh Rud

Situés au sud de la vieille ville, deux ponts datant du XVII è siècle, Si-o-Seh Pol et Pol-e Khaju, attirent le soir les habitants d’Ispahan. On s’assied sur les berges pour pique-niquer en famille en contemplant le coucher du soleil ou l’on regarde juste la rivière d’où Ispahan la belle tira sa prospérité. Certains chantent au son d’une guitare ou d’un harmonica, le chant est repris en chœur. Quelques hommes esquissent un pas de danse. On se promène gaîment d’une rive à l’autre en dégustant la bière iranienne, sans alcool bien sûr.

Isaure de Saint Pierre (75)



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